dimanche 7 octobre 2018

Plus qu’un bijou, un sac, un téléphone ou un journal, un livre dans les mains intrigue


Lire, c’est partir, s’égarer, faire des rencontres, s’arrêter pour réfléchir ou rêver, repartir en jubilant, écouter battre son cœur, se désaltérer, voler des cerises ou des pommes, avoir peur, avoir envie, s’émerveiller, se plaindre, s’interroger, se souvenir, et ainsi poursuivre, voyageur infatigable, jusqu’au bout du livre. 
Amis randonneurs et médecins m’ont souvent reproché de ne pas assez marcher. Mais je n’ai pas arrêté ! Toute ma vie j’ai marché ! Sur les chemins balisés et les sentiers escarpés de la littérature. Accompagnant des milliers d’hommes et de femmes dans leurs déplacements romanesques. Mettant mes pas dans ceux de grands écrivains, de chefs de l’Etat ou de guerre, d’artistes de légende, de criminels patentés, de dieux et demi-dieux des mythologies… Arpentant les territoires des sciences humaines, explorant des pensées magiques, flânant dans la poésie, courant jusqu’à la lice où le pamphlet triomphe. Les lecteurs sont d’increvables marcheurs. 
Au soir de leur vie, la plupart des gens font le constat que leurs relations ont été peu nombreuses et plus souvent subies que choisies. La famille, les voisins, les collègues de travail… Il y eut quelques grandes joies et de gros chagrins. Mais du classique, du prévisible, rarement des émotions d’autant plus dévorantes qu’elles étaient inattendues. La lecture, en particulier des romans, donne du nerf à des vies modernes. On s’encanaille ou on fréquente la haute, on s’alarme, on s’émeut, on se réjouit, on s’énerve, on rit, on pleure, on s’étonne, on approuve, on croit que… et puis non, on espère… et puis peut-être, et il arrive même, tant l’emprise est forte, qu’on baise et qu’on tue, qu’on s’en sorte avec les honneurs ou qu’on en meure. « Cette faramineuse capacité de la fiction à donner du relief à la vie de chacun » (Dominique Noguez). 
Mais c’est vivre par procuration ? Eh bien, oui. Mieux vaut vivre de temps en temps par procuration les aventures romanesques des personnages réels ou imaginaires que de ruminer dans son fauteuil sur le morne train-train de l’existence ou de regarder d’audimateuses émissions de télévision
Lire n’est pas se quitter, c’est glisser sa présence chez les autres. 
Et peu importe qu’au terme du livre on ne soit pas sûr d’être enchanté ou chamboulé. L’essentiel, c’est d’avoir vécu. 
Il se peut même que la déception, l’agacement ou la colère l’emporte. Mais n’est-ce pas une autre forme de plaisir que de pouvoir exprimer un jugement sévère sur un auteur ou un livre de flatteuse réputation ? On en débattra en famille ou avec des amis. Les conversations littéraires, ces fougueux échanges sur le comportement des personnages, sur des dénouements inattendus, sur les idées de l’écrivain ou sur son écriture, forment d’agréables parenthèses dans lesquelles, silencieux, mal à l’aise, dépités, les non-lecteurs ne peuvent entrer. 
J’ai souvent observé en société le plaisir un peu sadique de certains de prolonger des conversations littéraires qui excluent ou qui infériorisent. 
Plus qu’un bijou, un sac, un téléphone ou un journal, un livre dans les mains intrigue. Quelle est l’œuvre qui retient si fort l’attention de cette inconnue tournant les pages sans même jeter un coup d’œil autour d’elle ? J’aimerais savoir. Je veux savoir. Je me baisse ou me redresse pour pouvoir lire sur la couverture le titre ou le nom de l’auteur. Quand je n’y parviens pas, j’enrage. Alors, souvent, je demande. Immédiat réflexe de la personne : elle me montre la couverture. Que ce soit un Hemingway ou un Duras, un Houellebecq ou un Pancol, un traité d’économie ou un polar, il y a la même fierté à être reconnu comme lecteur

Bernard Pivot et Cécile Pivot, Lire !