vendredi 12 octobre 2018

Les enfants, ça pollue.

Faire moins d'enfants pour sauver la planète : itinéraire d'une thèse vivace


Faire moins d'enfants pour sauver la planète : itinéraire d'une thèse vivace

L'idée selon laquelle la croissance démographique représenterait une menace écologique imminente obtient un regain d'attention, depuis la publication d'une étude qui préconise de faire moins d'enfants pour réduire son empreinte carbone.
Faut-il faire moins d'enfants pour sauver la planète? L'idée refait surface depuis la publication en juillet 2017 d'une étude dans la très sérieuse revue anglo-saxonne Environmental Research Letters. Celle-ci liste plusieurs actes concrets pour lutter contre le réchauffement climatique.
Parmi les actes les plus banals, on trouve le fait de changer ses ampoules, abandonner son sèche-linge, recycler, faire sa lessive à l'eau froide ou encore opter pour une voiture hybride. Viennent ensuite les cinq options les plus efficaces selon l'étude: adopter un régime végétarien, se fournir en électricité verte, éviter les vols transatlantiques, abandonner la voiture et... avoir un enfant en moins.
Reprise dans les médias français, l'étude provoque régulièrement une polémique. La dernière date de lundi, lorsqu'elle a été citée dans une infographie de l'AFP qui accompagnait la sortie du dernier rapport des experts du Giec. Devant les protestations, l'agence a dû se défendre de «faire la promotion du malthusianisme».

Dès sa publication par les chercheurs Seth Wynes et Kimberly A Nicholas, l'étude a provoqué un large débat dans la communauté scientifique. Certains détracteurs ont critiqué la méthode utilisée: ils ont relevé un décompte multiple des émissions carbone. Sur un vol transatlantique par exemple, on ne peut pas imputer les émissions sur l'individu qui le prend, et aussi sur ses parents qui ont décidé de le mettre au monde. Mais surtout, cette thèse exclut tout scénario dans lequel la trajectoire des émissions globales deviendrait neutre ou négative.

Surconsommation

D'autres relèvent que l'étude se focalise sur la sphère privée, alors que les comportements individuels peuvent avoir un impact beaucoup plus important dans la sphère professionnelle ou dans les actions collectives. Ils estiment aussi que l'étude sous-évalue le rôle de la surconsommation dans la dégradation de l'environnement. Enfin, ils jugent que la liberté de fonder une famille est un droit fondamental.
Ce n'est pas la première fois que la démographie siège sur le banc des accusés. Dans une tribune publiée mardi dans Le Monde , des scientifiques appelaient à «freiner la croissance de la population», estimant que démographie et environnement étaient des sujets «indissociablement liés». Déjà en 1992, le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) estimait que la Terre était «au bord du gouffre», et que la baisse de la croissance démographique était le principal levier pour lutter contre les émissions de carbone.
En France, l'idée a aussi trouvé de l'écho chez des personnalités politiques comme l'écologiste Yves Cochet. Dans un colloque sur la décroissance, l'ex-député Vert s'était prononcé pour la «grève du troisième ventre», c'est-à-dire pour une dégressivité des aides sociales à partir du troisième enfant. «Ces thèses ne pèsent plus rien dans l'écologie politique», assurait mardi le député européen Yannick Jadot. «Yves Cochet était influencé par les grandes théories de l'effondrement global qui ne tiennent pas la route.»
«On ne peut pas dire aux gens de ne pas avoir d'enfants comme on leur interdirait de circuler sur les voies sur berges.»
François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l'environnement à Sciences-Po
Y a-t-il donc un lien entre la démographie et les émissions de gaz à effet de serre? «Sans aucun doute», répond le professeur François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l'environnement à Sciences-Po. «Mais la polémique vient de la façon dont les scientifiques présentent la natalité», poursuit-il. «Elle est vue comme une variable d'ajustements technique parmi d'autres, alors qu'elle dépend de considérations qui dépassent très largement la question du climat. On ne peut pas dire aux gens de ne pas avoir d'enfants comme on leur interdirait de circuler sur les voies sur berges. Éthiquement, ce n'est pas possible. C'est une restriction beaucoup plus grande de la liberté individuelle.»
Derrière cette «tentative maladroite» de prendre en compte l'argument démographique, François Gemenne souligne qu‘il ne faut pas éluder l'enjeu majeur du niveau de développement. Afin d'étayer ses dires, l'universitaire cite deux exemples: Pour une population équivalente, la Chine émet actuellement trois fois plus de gaz à effet de serre que l'Inde. Autre cas éloquent: l'Afrique, qui est le continent à la plus forte progression démographique, est aussi celui dont la progression des émissions de gaz progresse le moins.
«Quand une jeune fille termine le cycle secondaire, elle a généralement moins d'enfants au cours de sa vie active car son éducation lui laisse le choix»
Cyril Dion, écrivain et réalisateur
«Tous les ouvrages sérieux abordent la question de la démographie dans la lutte contre le réchauffement climatique» abonde l'écrivain et réalisateur Cyril Dion. «Comme l'explique Paul Hawken dans Drawdown, cela passe par l'éducation des filles. Quand une jeune fille termine le cycle secondaire, elle a généralement moins d'enfants au cours de sa vie active car son éducation lui laisse le choix.»
Mais Cyril Dion lui aussi estime que la démographie n'est pas la seule en cause. Le mode de vie entre en compte. «L'empreinte écologique d'un Américain sera de l'ordre de sept planète, quand celle d'un Bangladais atteindra à peine 0,5 planète.» Le mode de vie occidental, véhiculé comme modèle à l'étranger, pose donc un problème majeur. «L'Occident a gagné la bataille du récit. Il a imposé son mode de vie qui est aujourd'hui visé par la Chine, l'Inde ou le Brésil. Aujourd'hui, il faut changer nos comportements et construire un autre récit, montrer que l'on s'est planté et que ce mode de vie nous conduit dans le mur», conclut-il.