vendredi 7 septembre 2018

Jacques Bainville: historien et prophète

Jacques Bainville, plus de soixante-dix ans après sa mort, reste une référence. De son vivant, tout en étant respecté, il parlait pourtant souvent dans le désert. La collection "Bouquins" publie un volume où sont réunis plusieurs de ses livres, ainsi que des inédits ou des textes jamais édités*.
Né à Vincennes en 1879, Bainville grandit dans une famille de la moyenne bourgeoisie républicaine. A 18 ans, il voyage longuement en Allemagne et en Autriche, pays dont il aime la langue et la culture. En 1900, à 20 ans, il publie "Louis II de Bavière", petit ouvrage qui n'a jamais vieilli. La même année, alors qu'il est déjà devenu monarchiste, il rencontre Charles Maurras, écrivain royaliste et nationaliste (fondateur de la doctrine du nationalisme intégral) de dix ans son aîné. Interrompant ses études pour le journalisme, Bainville rejoint l'Action Française, mais il y conserve sa personnalité. Convaincu par exemple de l'innocence de Dreyfus, il n'en reste pas moins antidreyfusard sur le plan politique, dans la mesure où la récupération et le traitement de l'affaire Dreyfus par Zola ou Clémenceau le révoltent.
En 1908, quand l'Action Française devient un quotidien, Maurras confie la rubrique de politique étrangère du journal à Bainville. Celui-ci, servi par un style incisif et dépouillé, d'un extraordinaire efficacité, entame une carrière d'analyste des relations internationales dont l'aura s'étendra très au-delà des milieux royalistes. C'est ainsi qu'en 1916, la République lui confie une mission d'information officieuse en Russie.
"Devant quoi la France, au sortir de la grande joie de sa victoire, risque-t-elle de se réveiller? Devant une République allemande, une République sociale nationale supérieurement organisée, et qui, de toute façon, sera deux fois plus peuplée que notre pays. Elle sera productrice et expansionniste." Ces lignes stupéfiantes de prémonition sont écrites par lui le 14 novembre 1918, soit trois jours après l'armistice. En 1920, il publie "Les conséquences politiques de la paix", réponse au britannique Keynes qui attendait de la reprise des relations économiques avec l'Allemagne une normalisation des rapports européens. Bainville, disséquant le traité de Versailles, esquisse au contraire le scénario qui se déroulera quinze ans plus tard: réarmement allemand, annexion de l'Autriche, crise des Sudètes, pacte germano-soviétique, invasion de la Pologne. Dans ce livre visionnaire, l'auteur prévoit même, avec une plus grande longueur d'avance, l'éclatement de la Tchéquoslovaquie et de la Yougoslavie.
Le 2 mai 1933, dans son journal, il note que les hommes engendrés par l'Allemagne nazie paraîtront "aussi étrangers que les martiens de Wells l'étaient aux terriens." Dès lors, il ne cesse d'alerter ses compatriotes contre Hitler. En vain. Bainville incarne la figure du Cassandre moderne. Tout le monde le lit, et a même droit aux honneurs, puisqu'en 1935, il est élu à l'Académie française au fauteuil de Raymond Poincaré. Malheureusement, parmi la classe politique, bien peu sont prêts à comprendre ce qu'il dit, et encore moins à suivre ses conseils. Si la surdité de Maurras est devenue au fil de sa vie une force, la surdité comme facteur d'arrogance et d'ignorance de la classe politique est leur faiblesse dont les conséquences seront désastreuses.

* La monarchie des lettres, hitoire, politique et littérature, de Jacques Bainville, édition établie par Christophe Dickès, Robert Laffont