samedi 22 septembre 2018

Ici en Asie, il n’y a que les différences qui importent


C’était classer un peu vite Cazza, le juger à la française. Il avait ses subtilités quand il me disait par exemple : « Ici, les Blancs se sont toujours curieusement conduits. Dans la paix, ils ont traité les Jaunes en Asiatiques et dans la guerre, ils les ont traité comme des Blancs ». Il voulait dire comme leurs semblables. 
Il se moquait de ce qu’il appelait « les nouveaux Français », ceux venus après la guerre. Il m’expliquait : 
- Depuis quelques années, vous passez votre temps à chercher un commun dénominateur, des ressemblances en somme. Ici, il n’y a que les différences qui importent, puisque c’est à partir de ces différences qu’on établit les hiérarchies et les rites sans quoi on ne comprend rien à ces gens-là. Et les différences dans ce pays, quand il n’y en a pas au départ, on s’arrange pour les créer. Tiens, les communistes chinois... 
- Quoi, les communistes chinois ? Qu’est-ce qu’ils viennent faire là ? 
- Les hiérarchies, ils veulent les abolir dans l’espace, mais ils les ont remises ailleurs, dans les esprits, dans une autre dimension et presque hors d’atteinte cette fois. Moi, j’écoute leur discours : ils n’arrêtent pas de subordonner, de soumettre ceci à cela, d’écraser pour surélever. Les Chinois peuvent emprunter n’importe quoi. Ils le rendent Chinois, à commencer par les idées... 

Je l’écoutais. Il était résolument du côté de Kipling, « East is East » et je me demandais s’il avait tout à fait tort. Vous êtes raciste, dira-t-on. Non, dans la mesure où le racisme se définit par un sentiment de supériorité et non de simple différence. J’admirais les Chinois, plus encore, ils me plaisaient, mais je ne parvenais pas à résoudre certaines contradictions. Ainsi, j’étais émerveillé par leur art, que ce fût la sculpture Wei du IVe siècle, son étonnante spiritualité, ou la splendeur nue, la perfection de la forme et de la matière des monochromes faits à des époques plus tardives. Je pressentais quelle qualité de l’esprit, quel élan mystique ils impliquaient, et depuis six années, j’avais devant moi la réalité chinoise, sa brutalité, sa cruauté, ses déplaisants labyrinthes. Je n’arrivais pas à jeter le pont. On répondra qu’il en va de même en Europe et ailleurs où voisinent à travers les âges la bassesse, les entreprises généreuses et un art parfois admirable. A croire qu’il existe deux types d’hommes opposés, quelque chose comme les tenants du Bien et du Mal. C’était naïf. Mais ce qui me frappait en Asie, et plus particulièrement en Chine, c’était que l’opposition était plus visible, si violente même qu’elle faisait naître un sentiment d’incompréhension et à l’extrême de mystère, dont se trouvait imprégné, probablement à tort, la totalité de l’univers chinois. 

Jean Hougron, L’anti-jeu