lundi 27 août 2018

« Vous avez un sacré culot, vous devriez d’abord défendre mes droits. Et le premier d’entre eux, c’est de travailler et de bouffer… »


Il ne s’agit pas d’exporter forcément un modèle, il s’agit d’avoir un jugement, dans l’absolu, sur le respect des droits de l’homme. Il y a un certain nombre de notions communes à tous les gens, qui seront bafouées par les intégristes comme elles l’ont été par Khomeiny et beaucoup de régimes semblables. Peut-on laisser faire sans réagir ? 
Jacques Vergès : De Gaulle disait : « Je reconnais les Etats, je ne reconnais pas les Gouvernements. » Et le général de Gaulle avait des relations diplomatiques aussi bien avec Ceaucescu qu’avec Mao Tsé-Tsoung, sachant très bien que les Etats ne se confondaient pas avec les dirigeants. Pour lui, on devait reconnaître les Etats. Les gens chez eux font ce qu’ils veulent. Croyez-vous que les droits de l’homme sont respectés à Mantes-la-Jolie, à Montfermeil ? Si vous circulez dans Paris, comme cela m’arrive, vous verrez sur les trottoirs des gens qui dorment au milieu de vieux cartons, de plus en plus nombreux. Il y a quelques jours, je rentrais chez moi, en taxi ; à l’angle de la rue Saint-Lazare et de la rue de Clichy j’ai vu, dans un kiosque d’attente pour autobus, un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un costume qu’il n’avait changé depuis quinze jours. On sentait que le type n’était pas encore un clochard, il avait un sac de supermarché à côté de lui, rempli de ses affaires, et il ne buvait pas un litron de rouge, il mangeait un yaourt. C’était pathétique. Allez parler à ce type de la défense des droits de l’homme en Algérie ! Il vous regardera en hochant la tête : « Vous avez un sacré culot, vous devriez d’abord défendre mes droits. Et le premier d’entre eux, c’est de travailler et de bouffer… » 

Jacques Vergès, Intelligence avec l’ennemi. Conversations avec Jean-Louis Rémilleux