dimanche 5 août 2018

Le féminisme de la deuxième vague est spontanément allé au-devant des intérêts du Capital

Mouvement "Women against feminism"

Les féministes ont défendu avec acharnement l’intégration des femmes au monde du travail parce qu’elles y voyaient (non sans raison) un moyen pour les femmes de se doter des moyens matériels de leur autonomie, mais sans se soucier excessivement de savoir si le salariat ne représentait pas aussi une forme d’aliénation, au moins pour le plus grand nombre, si cette intégration n’allait pas finalement se traduire pour les femmes par un surcroît de travail (le travail au foyer s’ajoutant désormais au travail au bureau), et surtout si ce mouvement ne servait pas en dernière analyse les intérêts d’un système capitaliste auquel elles prétendaient par ailleurs s’opposer. Or, il ne fait pas de doute que l’arrivée des femmes sur le marché du travail a permis de mettre en place un nouveau mode d’accumulation du capital dépendant essentiellement du travail féminin rémunéré, et que le système capitaliste a très bien su instrumentaliser à son profit les « valeurs de rémunération » pour justifier la flexibilité et la précarité de l’emploi, la rupture des solidarités et l’atomisation des travailleurs. Toutes les enquêtes confirment par ailleurs que la raison principale pour laquelle les femmes cherchent un travail est une raison économique. Pour faire vivre une famille, il faut désormais deux salaires là où autrefois il suffisait d’un seul. 
     Dans un article paru voici quelques années, et qui a fait un certain bruit, Nancy Fraser avait bien cerné la façon dont le féminisme de la deuxième vague est spontanément allé au-devant des intérêts du Capital. Elle y montrait notamment comment, dans les années 1980-1990, la revendication d’un accès des femmes au monde du travail a été soutenue par le système capitaliste, qui y a vu immédiatement une manière d’obtenir une main-d’œuvre supplémentaire et d’exercer sur les salaires une nouvelle pression à la baisse, ce qui l’a amenée à dénoncer les « liaisons dangereuses » de ce féminisme de la deuxième vague avec le néolibéralisme. Nancy Fraser stigmatisait les « affinités électives » qui tiennent à la convergence objective de la critique libérale de l’État-Providence et de la critique féministe de l’économisme social-démocrate : « Les femmes sont apparues en masse sur le marché du travail à échelle planétaire avec pour effet une remise en cause radicale de l’idéal du salaire familial propre au capitalisme d’État. Dans le capitalisme néolibéral ‘désorganisé’, cet idéal a été remplacé par la norme de la famille à deux salaires. Il se peut bien que ce nouvel idéal repose sur une réalité faite de bas salaires, de faible sécurité de l’emploi, de niveaux de vie qui dégringolent, d’accroissement massif du nombre d’heures travaillées pour chaque foyer, d’intensification des doubles journées de travail qui deviennent des triples ou des quadruples journées de travail, et d’augmentation du nombre de foyers pris en charge par des femmes. Le capitalisme désorganisé change de plomb en or en construisant une nouvelle romance de la promotion des femmes et de l’égalité hommes-femmes. Aussi troublant que cela puisse paraître, j’entends bel et bien suggérer cette idée que le féminisme de la deuxième vague a fourni sans le savoir l’un des ingrédients décisifs du nouvel esprit néolibéral. Notre critique du salaire familial contribue aujourd’hui pour une bonne part à la romance qui investit le capitalisme flexible d’un sens plus élevé et d’une dimension morale [...] La postérité de la critique féministe de la deuxième vague dirigée contre le salaire familial a donc connu un sort pervers ; cette critique qui était au cœur de l’analyse radicale de l’androcentrisme capitaliste sert aujourd’hui à intensifier la valorisation capitaliste du travail salarié. » Nancy Fraser concluait en appelant le mouvement féministe à renouer avec son radicalisme initial pour contribuer à la critique de la « marchandisation » du monde. 

Alain de Benoist, Les démons du Bien