dimanche 29 juillet 2018

La notion de consentement, les femmes et le Capital

La notion de consentement est certes une notion éminemment floue, surtout dans le domaine sexuel, où le désir trouble souvent la décision. Mais existe-t-il une position de surplomb qui permette de juger de sa réalité ? Le consentement est en outre indissociable du libre arbitre, qui n’est jamais absolu (il s’exerce dans des conditions qui ne sont jamais celles de la transparence complète). Jusqu’à ces dernières années, le caractère licite d’un rapport sexuel entre adultes n’en était pas moins lié au consentement des partenaires. Or, ce critère a été remis en cause, sous l’influence de la jurisprudence américaine, par la notion de « consentement contraint » ou « consentement dominé », reposant sur un effet de sidération ou l’intériorisation d’une contrainte supposée, ce qui permet de ne pas en tenir compte. 
     Cette notion permet de disqualifier les milliers de femmes à la production pornographique. Elle inspire l’idée ridicule de vouloir supprimer la prostitution tarifée – activité essentiellement prolétarienne – qui peut aussi prendre la forme d’une injonction thérapeutique pour les clients. On notera que la position abolitionniste, qui interprète la prostitution comme un simple effet du « patriarcat », ne fait aucune différence entre prostitution volontaire et prostitution forcée – elle s’applique même à ne pas le faire. (Il en va de même de ceux qui sont partisans d’interdire le foulard islamique : non qu’il y ait le moindre rapport entre la prostitution et le port du foulard, mais parce que ce dernier peut tout aussi bien être volontaire que forcé). Le 21 janvier 2003, Martine Lignières-Cassou, député socialiste, déclarait à l’Assemblée nationale : « Pour nous qui sommes abolitionnistes, la distinction entre ‘victime’ consentante ou non n’a pas d’intérêt. » Même si elle ne dépend d’aucun proxénète et n’appartient à aucun « réseau », la femme qui veut se prostituer est quand même considérée comme une « victime ». C’est une contradiction évidente, puisque d’un côté, on affirme que les femmes sont propriétaires de leur corps (« mon corps m’appartient »), mais de l’autre qu’elles ne peuvent vendre ou louer cette propriété à leur guise. Comment interdire la prostitution dans une culture qui assure la promotion du sujet humain comme propriétaire de son corps ? On observera que la même notion de « consentement contraint » n’est presque jamais employée quand il s’agit de l’exploitation forcée de la force de travail ou de la tendance générale à la vente de soi comme condition de la réussite sociale. On ne trouve rien à redire au fait que les femmes vendent ou louent leur force de travail, et donc d’une certaine façon leur corps, aux patrons qui les emploient. Aujourd’hui, remarque Véronique Guienne, la « revendication de ne pas être une chose, un instrument, manipulable et marchandisable, serait passéiste et non une condition de dignité du sujet ». Au sein du monde du travail, le harcèlement sexuel apparaît plus scandaleux que l’exploitation de la force du travail ou la précarisation de l’emploi. Le patronat est plus suspect d’être masculin que d’exploiter les travailleurs. La discrimination sexuelle choque plus que la discrimination sociale, « l’intérêt de sexe » est pris en considération plus que l’intérêt de classe. On recherche, en d’autres termes, l’abolition du pouvoir mâle plutôt que celle du système capitaliste – et celle des « discriminations » d’origine ontologique (sexisme, racisme, fanatisme religieux) plus que celle des inégalités économiques et sociales bien concrètes dues à l’exploitation du travail vivant. La démocratie tend ainsi se à réduire à la critique de « l’essentialisme » et au « dépassement des tabous »
     Les conduites « licencieuses » entre adultes consentants sont elles-mêmes couramment réprouvées, non plus au nom de l’ordre moral, mais sur simple suspicion d’un comportement sexuel « inapproprié ». Sans entrer dans le détail de l’affaire, on notera que Dominique Strauss-Kahn a moins été critiqué pour les millions de gens qu’il a contribué à appauvrir en tant que directeur du FMI, c’est-à-dire comme grand argentier au service du Capital, que pour son libertinage et les femmes qu’il a violentées par érotomanie, c’est-à-dire comme « ogre sexuel ». De même, Berlusconi a été beaucoup plus dénoncé pour ses parties fines que pour sa contribution au déploiement de l’emprise de ce même Capital. 

Alain de Benoist, Les démons du Bien