mercredi 25 juillet 2018

C'était un homme

Mon parrain est mort la nuit dernière. C'était un homme de la génération de mon grand-père qui avait été très heureux et flatté d'être choisi par mon père - avec qui, malgré la différence d'âge, il partageait la passion du rugby et des joutes politiques - pour ce rôle qu'il remplît toujours avec le plus grand sérieux et la plus fidèle et tendre attention. 
     Je me souviens du jour où, tout minot, il m'avait montré la mitraillette Sten qu'il avait utilisée au maquis. J'étais alors si fier et impressionné ! Mon parrain était un héros ! Mais quand j'exprimais ma déception après qu'il ait répondu par la négative à ma question de savoir s'il avait tué des allemands, il fut le premier à m'apprendre la nuance, la dignité de l'adversaire, la complexité d'une époque... Gaulliste impénitent, il s'engueulait souvent avec mon père lorsque celui-ci défendait le Maréchal mais ils se réconciliaient toujours en s'accordant sur le fait que tous deux avaient protégé la France de la peste rouge
     C'était un homme simple, entier, droit, trois termes qui feront ricaner les esprits forts qui règnent dorénavant sur ce dégueulasse bubon purulent qu'est devenu notre époque. Capable, même à 60 balais passés, d'embrouiller quiconque ne se comportait pas bien et de distribuer les claques nécessaires à la mise au point, c'était un homme, dans l'acceptation la plus entière du terme, aussi éloigné des caricatures tatouées et bodybuildées qui pensent retrouver leurs couilles dans la créatine que des étiques péroreurs de soirées, semi-intellectuels blablatant, confits d'amour d'eux-mêmes et de foutre ranci, obsédés par leurs problèmes de bite, d'ego ou de pognon. Cette sous-humanité à la fois prétentieuse et frustrée, bavant plus qu'elle ne parle, dont, derrière le vernis culturel et les grandes envolées éthyliques, les préoccupations et les actions ne dépassent jamais le niveau de la braguette ou de l'estomac, que j'ai trop fréquentée et à laquelle j'ai la crainte horrible de finir par ressembler. Lui aimait sa famille, ses copains, son petit pays, l'Auvergne, et le grand, la France. Il avait des médailles glorieuses qu'il ne portait pas mais qui brillaient au fond son regard bleu délavé, à la fois dur et compatissant. 
     Il me soutenait toujours et se montrait immanquablement fier de moi. Je pars en Italie ouvrir un bar chez les fascistes romains ? Fort bien! Merveilleuse idée ! On ne vit pas pour s'emmerder dans un bureau inutile ! Je reviens un an après la queue entre les jambes ? Ce n'est qu'un aléa! C'était courageux d'essayer et ce n'est que partie remise ! Pour lui également, c'était un scandale absolu et définitif que je ne sois pas encore député ni publié dans la Pléiade. Et sa voix gutturale et un peu tremblotante de tempêter contre cet intolérable état de faits ! 
     Petit, râblé, casquette sur la tête et gouaille aux lèvres, il ressemblait à un personnage de second rôle d'un film de Denis de La Patellière avec Jean Gabin. 
     Il était vieux, il avait eu des alertes, nous nous attendions à son décès. Je m'y attendais. Je ne pensais pas que cela me rendrait aussi atrocement triste. C'est encore un vestige de « la France d'avant » qui disparaît. Ne restent que les connards, les geignards, les prétentieux, les divas, les veules et les tarés.

A moy que chault