lundi 9 juillet 2018

Ce qui caractérise le discours gauchiste en France depuis 1974, c’est la compulsion de répétition, signe de son impuissance


Malgré la critique répétée que Kaczynski adresse aux gauchistes, ceux-ci se sont reconnus dans son texte, ou plutôt ils ont perçu à la fois ses affinités avec leur perspective radicale et ce qui manquait aux extrémistes français. C’est comme si, dans sa solitude et sa folie, Unabomber avait retrouvé un secret qui était perdu depuis longtemps. En d’autres termes, il me semble que ce qui a fasciné dans le cas de Theodore Kaczynski, c’est qu’il soit passé à l’acte. Il a embrassé la « propagande par le fait » qui fut si chère aux anarchistes de la fin du XIXe siècle. Kaczynski, on le sait aujourd’hui, s’est inspiré dans son action de quelques œuvres littéraires qui l’avaient marqué, en particulier un roman de Joseph Conrad datant de 1907, L’Agent secret, qu’il possédait dans sa cabane du Montana. Si par ailleurs il existe un modèle historique sur lequel il a voulu modeler son comportement, c’est celui des anarchistes de la fin du XIXe siècle, que ce soit ceux de Chicago ou ceux de Paris. Theodore Kaczynski paraît plus proche de la démarche d’Emile Henry que de celle de Jean-Marc Rouillan. Or, ce qui caractérise le discours gauchiste en France depuis 1974, c’est la compulsion de répétition, signe de son impuissance. Il est devenu davantage une posture intellectuelle que l’expression d’une action véritable. Pour pouvoir être entendus, les gauchistes parlent plus haut qu’ils n’agissent ; le verbe a dans ces milieux perdu toute sa force. C’est la raison pour laquelle ils ne cessent de faire de la surenchère verbale plutôt que d’analyser lucidement les conditions présentes du développement économique et social, et de considérer ce qu’il est humainement possible de faire pour améliorer la situation. Ainsi, en refusant de regarder le réel en face, leurs propos ne débouchent que sur du vide ou des actions dérisoires. 

Leur mal vient de plus loin. Il a sa source dans l’influence délétère d’un virus qui a d’abord contaminé en France les intellectuels médiatiques. Les symptômes de cette maladie sont avant tout une perte de puissance des mots, avec l’impossibilité de communiquer vraiment qui en est la conséquence. Le virus s’est manifesté pour la première fois à la fin des années 1960, au moment du mariage entre la télévision et l’intelligentsia française. Une telle union s’est faite au détriment de cette dernière : pour se faire voir dans les étranges lucarnes, les intellectuels médiatiques ont renoncé depuis plus de trente ans à dire quoi que ce soit de véridique, de mesuré ou d’original, afin de reproduire le discours sans saveur et sans aspérité des médias. Peu à peu, le mal à gagné toute la classe intellectuelle, à droite comme à gauche, ainsi que le milieu universitaire. La notoriété des auteurs n’y fait rien, au contraire. On dirait que les écrivains qui jouissent du succès le plus grand sont aussi ceux dont l’œuvre possède le moins d’impact sur le réel. Dès qu’ils présentent leurs livres à la télévision, leurs propos sont frappés d’impuissance ; ils se réduisent au statut d’un divertissement ; ils ne comportent plus aucun enjeu véritable. Par la suite, c’est l’ensemble du travail intellectuel qui a perdu sa force et sa légitimité. Entre la génération des baby-boomers et celle qui a suivi, la transmission intellectuelle a été interrompue, laissant la nouvelle génération sans repères pour guider son action. 

Theodore Kaczynski, L’avenir de la société industrielle