mercredi 6 juin 2018

La moyennisation de la connerie


Connerie, bêtise, où tracer la ligne de démarcation ? Tout le monde y a été de sa définition, pourquoi ne pas se risquer à donner la nôtre. On part du principe que la bêtise – on entend par là toutes les formes rustiques de crétinisme, tous les cas avérés de stupidité congénitale, toutes les formes d’arriération (on ne saurait mieux dire) mentale – est réactionnaire, participant du riche folklore patrimonial d’une humanité résolument retardataire ; et que la connerie est progressiste. L’une est inactuelle, l’autre désespérément actuelle.

La bêtise avait en elle quelque chose de pittoresque, on n’ose dire de la personnalité – songez au Ugolin de Pagnol. C’était du crétinisme pur, sans édulcorant ni sucre ajouté. Elle en étai touchante, quand bien même on ne serait jamais parti en vacances avec elle. De toute façon, l’idiot ne quittait pas en ce temps-là son village, aujourd’hui il fait le tour de la Terre. C’est le con voyageur. Connecté au monde entier, il en tire un bonheur sans mélange. Tout le contraire de la bêtise. Elle ne sort toujours pas de son trou, regarde des matchs de catch en se goinfrant de popcorns, plante le drapeau américain devant le pas de sa porte et vote Trump, mais sédentaire et déclassée elle n’est pas dans le sens de l’histoire. Le sens de l’histoire, ce sont les vents porteurs de la connerie. Ils ont choisi leur héros, Justin Trudeau. La connerie ? Un magistère chez lui tant il coche toutes les cases et récite le lexique du conformisme, toujours plus ouvert, tolérant, citoyen, compassionnel et larmoyant. 

C’est toute la méprise du film devenu culte de Mike Judge, Idiocracy (2006), qui dépeint une société dystopique, en l’an 2505, rongée par la bêtise et la vulgarité, un film dans lequel les électeurs de Hillary Clinton ont voulu voir un portrait prémonitoire des électeurs de Trump, alors que ce n’est jamais que la manière dont la guimauve progressiste se représente la nullité réactionnaire, le racisme de classe en sus, tant cette créature éminemment faulknérienne et bukowskienne qu’est le plouc white trash y est décrite dans les termes mêmes du racisme biologique.

La connerie n’a pas ces excuses. Lisse, sans relief, propre sur elle, hydratée, déodorisée, elle a la tête à claques de Yann Barthès, les tatouages de Julien Doré, la barbe de Cyril Hanouna, les lèvres pincées de Raphaël Glucksmann, la houppette de Laurent Ruquier et le zozotement de Laurence Ferrari. Elle est indifféremment hype, métrosexuelle, bohème, bourgeoise. Nuit debout ou On n’est pas couché, faux ongles ou seins naturels, tatoué ou siliconée, piercée ou peroxydée, à roulettes ou à trottinettes, fans de Zahia et groupies de Nabilla, supporters de Ribéry et tifosis de Benzema, followers de Paris Hilton et adulateurs de Kim Kardashian. Elle s’habille chez le même tailleur, au choix : Fraançois Pinault ou Bernard Arnault, lit des polars scandinaves, joue à Candy crush, fait tournicoter sa toupie à tripoter, roule en SUV pour les plus de 50 ans, en Gobee.bike pour les moins de 30 ans, est perfusée aux séries, s’interroge sur son identité sexuelle, s’épile si c’est un garçon, ne s’épile plus si c’est une fille, alterne les semaines sans chocolat et les semaines sans quinoa, court les ventes privées et les cours de yoga, trimballe partout son sac Louis Vuitton et son Wonderbras, s’inquiète de la montée du racisme, consacre ce qu’il lui reste de temps de cerveau disponible à télécharger des applications sur son smartphone, les nouvelles tendances capillaires sur le site de Elle et les nouvelles tendances éditoriales sur celui des Inrocks. 

Inventaire à la Prévert du con. La moyennisation de la connerie, François Bousquet
Eléments n°170, février mars 2018