samedi 2 juin 2018

Derrière le versant hédoniste, on retrouve l'injonction morale

Les individus sont conviés à se convaincre que s’ils sont malades, c’est qu’ils n’ont pas assez intériorisé les règles de conduite qu’on leur assigne (ils fument, ils mangent trop, ils mangent trop gras, ils mangent trop salé, ils mangent trop sucré, ils roulent trop vite, ils ne se surveillent pas assez, etc.), ce qui permet de faire oublier les autres facteurs déterminants des pathologies individuelles ou collectives, qu’il s’agisse des pollutions, du saccage des écosystèmes, des aliments trafiqués, des effets de la logique consumériste, de la destruction du lien social, du stress de la vie urbaine ou des maladies induites par le mode de production dominant. En ce sens, l’idéologie médicale participe de la psychologisation des maux de la société, qui enjoint à l’homme de ne s’en prendre qu’à lui-même pour triompher des pathologies qu’il subit, le poussant du même coup à ignorer les facteurs politiques et sociaux
     Derrière le versant hédoniste, on retrouve donc l’injonction morale : si vous n’obéissez pas aux normes hygiénistes, si vous ne « gérez » pas comme il faut votre « capital santé », si vous ne mangez pas « cinq fruits et légumes par jour », si vous ne surveillez pas votre tension, si vous n’utilisez pas de préservatifs, si dès l’adolescence vous ne vous préoccupez pas de votre taux de cholestérol ou de votre col de l’utérus, si vous ne faites pas du sport régulièrement, si vous vous entêtez à ne pas « bien manger », vous serez punis (vous « vieillirez mal », vous attraperez telle ou telle maladie, etc.). En gérant sa santé, on s’assure contre l’avenir (la chanteuse Jennifer Lopez a assuré ses fesses pour 200 millions d’euros). Les magazines féminins sont en pointe dans toutes ces campagnes où les « conseils », les « recettes » et les « bons plans » se transforment vite en règles dictatoriales. 
     Aujourd’hui, les fumeurs sont exclus de l’espace public, stigmatisés comme des corrupteurs de santé. Discrimination « positive » ? Pourquoi ne s’appliquerait-elle pas demain aux obèses ou aux hypertendus ? Puisque c’est pour notre bien, on verra peut-être un jour des policiers chargés des affaires sanitaires venir contrôler le nombre de sucres que les gens mettent dans leur café, les employeurs interroger leurs employés sur la fréquence de leurs rapports sexuels ou leur imposer une alimentation plus « diététique » ? On s’oriente déjà vers des systèmes de primes d’assurance indexées sur le mode de vie. 
     Evacuée de la sphère spirituelle ou politique, la « vie bonne » revient sous forme d’injonctions nouvelles : bien manger, se soigner, faire du sport. « Tout un arsenal pédagogique et préventif est déployé selon cet impératif médico-sportif, spécifiquement par l’Etat », remarque Isabelle Queval, qui ajoute que « l’articulation entre individualisme et norme se fait par la notion de culpabilité ». On n’est plus coupable, aujourd’hui, d’avoir manqué de courage ou d’avoir agi contre l’honneur, mais on est coupable de déroger à l’hygiénisme surplombant qu’enseignent les « conseillers » et les psychologues, les experts et les techniciens. 
     A l’origine, le principe de l’individualisme – la recherche systématique de son propre intérêt – était conditionné par l’idée que cet intérêt personnel était éminemment rationnel, c’est-à-dire qu’il résultait d’une pensée autonome également capable de le contrôler. Aujourd’hui, l’hédonisme narcissique est fréquemment présenté comme un acquis, une « victoire » par rapport à l’hétéronomie. La libération des corps signerait le retour du plaisir contre la vieille « morale ». Mais en fait, c’est une nouvelle morale qui se construit sur les ruines de l’ancienne. Ce qu’on appelle libération des corps se ramène avant tout à l’intériorisation de nouvelles normes et des standards hygiénistes du moment
     L’attention portée aux problèmes de santé n’est d’ailleurs que le prolongement d’un nouveau rapport au corps qui se traduit par une incessante succession de modes : régimes amaigrissants, piercings, chirurgie esthétique, thalassothérapie, conseils diététiques, entraînement sportif, maquillage et parfums (pour hommes et pour femmes), injections de Botox, séances de jogging, de musculation et de body-building, tentatives de corriger même des défauts physiques imaginaires. Tout cela relève du culte de soi, dont les « livres pratiques » (les how-to-books, disent les Américains) et les magazines féminins sont les principaux vecteurs. Primat du paraître, primat du spectacle et de la séduction. 
     Dès 1974, dans La société de consommation, Jean Baudrillard avait remarqué que « le corps hypostasié est devenu le mythe directeur d’une éthique de la consommation ». Jean-Claude Kaufmann, lui, a bien montré la congruence entre ces pratiques et la montée d’un individualisme qui a de longue date dégénéré en narcissisme. C’est aussi la conclusion à laquelle arrive Hubert Juvin. Or, le narcissisme a besoin des autres pour valider sa propre image, ce qui lui fait obligation de séduire et de paraître. A l’époque de la « société commerciale », le corps est avant tout perçu comme un capital à gérer, comme un investissement qu’il rentabiliser. Parallèlement, le cors réel, périssable, est nié au nom d’un corps rationnel, voulu, libéré de la nature et du hasard. Enfin, conformément à l’idéologie du progrès, le corps est posé comme indéfiniment perfectible
     La caractéristique de toutes ces mesures, on l’a dit, c’est qu’elles sont toujours prises au nom du Bien, en sorte que ceux qui les contestent peuvent à bon droit être tenus pour animés d’intentions malignes. Vous êtes contre la sécurité ? Non, alors ne vous plaignez pas des restrictions de liberté adoptées au nom des impératifs de la lutte antiterroriste. Vous n’aimez pas les enfants ? Si, alors ne vous étonnez pas qu’on censure Internet au point qu’il est désormais beaucoup plus facile d’y voir un homme égorgé en direct qu’un enfant tout nu. Vous êtes contre la santé ? Non, alors ne protestez pas quand on vous impose des règles de vie plus hygiéniques. 
     L’absurdité apparaît quand on pousse les principes jusqu’au bout. Les limitations de vitesse diminuent le nombre de morts sur la route ? Pour ne pas la limiter alors à 25 km/h sur les autoroutes, ce qui économiserait sûrement encore beaucoup plus de vies humaines ? Les diabétiques coûtent cher à la Sécurité sociale ? Pourquoi ne pas instaurer des tickets de rationnement n’ouvrant droit qu’à l’achat tous les mois d’une quantité limitée de sucre par individu ? Lire abîme les yeux ? Pourquoi ne pas limiter à quelques heures le temps de lecture autorisé chaque jour ? Le reste à l’avenant. 

Alain de Benoist, Les démons du Bien