vendredi 8 juin 2018

A lire : Le complexe d’Orphée, de Jean-Claude Michéa


Puisque tout essai se doit d’avoir un titre, j’ai donc choisi de désigner sous le nom de complexe d’Orphée ce faisceau de postures a priori et de commandements artificiels qui définit – depuis bientôt deux siècles – l’imaginaire de la gauche progressiste. Semblable au pauvre Orphée, l’homme de gauche est en effet condamné à gravir le sentier escarpé du « Progrès » (celui qui est censé nous éloigner, chaque jour un peu plus, du monde infernal de la tradition et de l’enracinement) sans jamais pouvoir s’autoriser ni le plus léger repos (un homme de gauche n’est jamais épicurien, quelles que soient ses nombreuses vantardises sur le sujet) ni le moindre regard en arrière. 

Naturellement, cette étrange mystique ascensionnelle – et la fascination béate qu’elle implique pour tout ce qui est nouveau – ne constituent, chez notre Orphée moderne, que l’envers logique de son étonnante incapacité philosophique – et le plus souvent psychologique – à tisser le moindre rapport positif avec le passé (et sans doute – comme le pensait Orwell – la peur de vieillir joue-t-elle un rôle décisif dans cette incapacité. Or le sens du passé n’est pas seulement ce qui nous donne le pouvoir de méditer sur les ruines des civilisations disparues ou de se lamenter sur la folie éternelle des hommes. Il est aussi – et peut-être même avant tout – ce qui permet à chacun (individu ou peuple) de s’inscrire dans une continuité historique et dans une somme de filiations et de fidélités (héritage qui devra, naturellement, être assumé de façon chaque fois singulière) et d’échapper ainsi à l’illusion adolescente d’un recommencement absolu ou aux mythologies parallèles – la fois religieuses et cartésiennes – de l’île déserte et de l’an 01

Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée