lundi 28 mai 2018

Jean-Marie Le Pen sur l'indo : ""En partant j’ai laissé un morceau de mon cœur sur place"


Le lendemain la famille qui me logeait m’invitait pour le dernier déjeuner. Ils s’étaient tous mis sur leur trente et un. Le père voulait que l’emmène en France. Je ne pouvais pas, ne savais pas de quoi je vivrais moi-même à mon retour, et puis, jamais nous n’aurions imaginé la fin de l’histoire. Les plats succédaient aux plats, on mange comme un prince là-bas, tout était raffiné, beau à regarder, tout sentait bon. A la fin mon « boy » me serra longtemps les mains en disant : 

- C’est lieutenant avoir au moins soixante-dix ans ! 

C’était le plus beau compliment qu’il pouvait me faire. L’âge était le symbole de la sagesse et de la qualité d’un homme. Je ne savais que répondre. J’avais la gorge nouée. Comme tous ceux qui l’ont vue alors, l’Indochine m’avait conquis. Le pays était prenant, le peuple charmant, j’en aimais les bruits et les odeurs. Malgré la guerre sauvage, la saleté, la misère à l’occasion, ces gens minces et gracieux ne me répugnaient jamais. L’amour était simple. Les femmes pas lascives, mais douces, accueillantes. Avec les paysans, les rapports étaient naturels, ils ressemblaient aux paysans français, mêmes structures mentales et affectives. En plus petits, plus frêles. On avait l’impression de boy-scouts. Je me sentais leur grand frère. 

En partant j’ai laissé un morceau de mon cœur sur place. Des camarades, comme mon ami Mouchard, le père de Laurent Joffrin, le journaliste de gauche l’ont fait plusieurs fois. Pas moi. Le monde que nous avons connu est mort, je préfère garder mes images intactes. Depuis est survenue une catastrophe. En 1975, l’armée du Vietnam du Nord allait conquérir le Vietnam du Sud et lui imposer sa terrible loi. De même que les communistes du Cambodge allaient plonger leur pays dans leur folie tyrannique. Je n’ai même pas la force de parler du Laos, l’agneau de la fable, mon préféré. La longue nuit communiste allait s’abattre, dont ces malheureux pays ne sont toujours pas sortis. 

[…] C’est alors, quand les derniers vestiges d’une Indochine libre se sont effondrés dans l’indifférence d’un occident honteux, quand des radeaux se sont lancés par milliers sur la mer de Chine pour échapper aux bourreaux communistes, que j’ai compris tout à fait mon « boy ». 

Il n’était ni un « béni-oui-oui » ni un « collaborateur », pour reprendre le vocabulaire que parvient à comprendre une intelligentsia faisandée, c’était un homme du peuple qui avait senti au fond de lui-même que la moins mauvaise des tutelles qu’il pourrait connaître, la moins dictatoriale, la plus émancipatrice était celle de la France. Quand Saïgon tomba, je me demandai comment rendre hommage à ce monde englouti d’un seul coup, à ce peuple abandonné à l’esclavage, dont la défait bafouait les sacrifices. Je ne trouvais pas les mots, j’étouffais de honte, de rage, de peine surtout, le cœur assommé. Aujourd’hui, je dirai, me rappelant les rides de l’homme dont je lâchai les mains, ses yeux plissés, que nous les aimions comme ils nous aimaient, et que tous nous aimions la France. 

Jean-Marie Le Pen, Fils de la Nation