dimanche 20 mai 2018

J’aurais planté mes dents avec plaisir dans son élégante carcasse

J’étais là, dans ce petit monde pourri, pas meilleur que les autres, intoxiqué jusqu’aux moelles, me demandant pourquoi je gâchais mon temps et ma vie, conscient donc mais incapable de m’arracher, quand un soir Clercy, un jeune fonctionnaire du Commissariat de la République, est venu tourner autour de notre table. 
     Il formait groupe d’ordinaire avec un professeur du lycée et deux amis attachés aux Affaires civiles. On ne se saluait pas. Ils s’installaient à l’écart, près du tunnel, misaient petit et ne buvaient que des whiskies-soda. De temps en temps, ils allaient fumer une pipe d’opium et je les avais entendus, étendus sur la natte, évoquer les souvenirs de leur jeunesse bourgeoise. Ils se voulaient nonchalants et blasés et je voyais bien comment ils étaient en train d’emmagasiner des souvenirs pour plus tard, petits jeunes gens qui se dévergondaient avec prudence et qui croyaient aller au fond de la débauche et goûter à la vraie vie coloniale avec deux whiskies, trois pipes et un tour de poker. Ils étaient gentils, bien élevés, et quand ils juraient, c’était entre guillemets. Dans trois ou quatre ans, me disais-je, ils seraient rentrés dans le rang. Je n’aime pas les gens qui truquent avec la vie, qui n’y engagent que le bout des doigts, qui trouvaient que c’était pittoresque chez Tso-I – je les avais entendus – et qui ont toujours une sortie de secours. Pour eux, il n’y avait rien d’irrémédiable, ils ne connaissent que des sentiments très dilués, ceux qu’on éprouve quand l’essentiel est toujours préservé, hop la pièce est finie, redonnez-moi mes gants et mon chapeau, appelez mon chauffeur et vite à la maison. 
     Je regardais Clercy qui fumait à deux pas de nous, l’œil cligné en suivant la partie. Ce soir, ses copains n’étaient pas venus. Il s’ennuyait. Il avait bien l’air de ce qu’il était, un puceau de l’aventure. J’aurais planté mes dents avec plaisir dans son élégante carcasse. Il m’agaçait les canines avec ses manières à fleur de peau, sa façon de vivre au second degré, spectateur d’abord et outillé comme pas un pour réparer les avaries. Ce n’est pas moi qui l’ai provoqué mais Louvion. J’étais juste en train de l’imaginer dans vingt ans, bien recasé en France après les grands désastres coloniaux qui nous menaçaient, directeur ou administrateur de quelque chose dans un ministère, préfet peut-être – il avait une dégaine de futur préfet – bien vêtu, les tempes grisonnantes, et comment il raconterait sa jeunesse bambocheuse, les intrigues asiatiques si complexes et le virées dans le méchant tripot de Tso-I aux dames de la société. Le les voyais, ces bonnes dames frissonnantes, j’entendais leurs petits cris admiratifs et horrifiés. 
     Oui, c’est Louvion qui l’a provoqué en l’invitant à notre table. Clercy a hésité. Il devait avoir une grande soirée morte devant lui car il s’est assis. « Pourquoi pas » nous a-t-il dit. Il avait vraiment l’air de celui qui s’encanaille. Je l’aurais calotté

L’homme de proie, Jean Hougron