mardi 10 avril 2018

Les énormes préparatifs de la contrainte ne sont destinés qu’à lui, et pourtant, ils sont voués à faire éclater son triomphe ultime. C’est ce savoir qui le rend libre.


Notre intention n’est pas, plus généralement, de nous en prendre aux coulisses de la politique et de la technique, ni à leurs groupements. Elles passent, tandis que la menace demeure, et même revient plus vite et plus violemment. Les adversaires finissent par se ressembler au point qu’il n’est pas difficile de deviner en eux des déguisements d’une seule et même puissance. Il ne s’agit pas d’endiguer ici ou là le phénomène, mais de dompter le temps. On ne peut le faire sans souveraineté. Or, elle se trouve moins, de nos jours, dans les décisions générales qu’en l’homme qui abjure la crainte en son cœur. Les énormes préparatifs de la contrainte ne sont destinés qu’à lui, et pourtant, ils sont voués à faire éclater son triomphe ultime. C’est ce savoir qui le rend libre. Les dictatures tombent alors en poussière. Là reposent les réserves, presque vierges, de notre temps, et non pas seulement du nôtre ; c’est le thème de toute l’histoire et sa délimitation, ce qui la sépare, et des empires des démons, et du simple événement zoologique. Le mythe et les religions en donnent un modèle qui se reproduit sans cesse, et sans cesse Géants et Titans dressent leur puissance accablante. L’homme libre les abat ; il le peut, même s’il n’est pas toujours prince et Héraclès. Le caillou lancé par une fronde de pâtre, l’oriflamme portée par une vierge, une arbalète ont déjà suffi à cette tâche. 

Ernst Jünger, Traité du rebelle ou le recours aux forêts