mardi 17 avril 2018

Le Rebelle a pour tâche de fixer la mesure de liberté qui vaudra dans les temps à venir, en dépit de Léviathan


Du point de vue du recours aux forêts, ce ne sont là que réflexions peu compromettantes sur l’ensemble de notre situation. Toutes les formes de désert qui nous entourent se ramènent à ce paysage unique. L’homme libre, l’individu doué d’indépendance spirituelle cherchera tôt ou tard comment rompre cet encerclement. Cela demeure son affaire ; on ne peut donner des recettes. Mais qu’il parvienne à percer, ou qu’il se retrouve réduit aux subterfuges du temps, tel est le dilemme dont tout le reste découlera. 

Le Rebelle a pour devise : hic et nunc, car il est l’homme des coups de main, libre et indépendant. Nous ne pouvons comprendre sous ce type humain qu’une fraction des masses ; et, pourtant, c’est ici que se forme la petite élite, capable de résister à l’automatisme, qui tiendra en échec le déploiement de la force brute. C’est la liberté ancienne, vêtue à la mode du temps : la liberté substantielle, élémentaire, qui se réveille au cœur des peuples quand la tyrannie des partis ou de conquérants étrangers pèse sur leur pays. Il ne s’agit pas seulement de cette liberté qui proteste ou émigre, mais d’une liberté qui décide d’engager la lutte. 

C’est une distinction qui agit sur la sphère des croyances. Le Rebelle ne peut se permettre l’indifférence, signe d’une époque révolue, au même titre que la neutralité des petits États ou la détention en forteresse pour délit politique. Le recours aux forêts mène à de graves décisions. Le Rebelle a pour tâche de fixer la mesure de liberté qui vaudra dans les temps à venir, en dépit de Léviathan. Adversaire dont il n’entamera pas le pouvoir à coups de concepts. 

La résistance du Rebelle est absolue : elle ne connaît pas de neutralité, ni de grâce ni de détention en forteresse. Il ne s’attend pas à ce que l’ennemi se montre sensible aux arguments, encore moins à ce qu’il s’astreigne à des règles chevaleresques. Il sait aussi qu’en ce qui le concerne, la peine de mort n’est pas supprimée. Le Rebelle connaît une solitude nouvelle, telle que l’implique avant tout l’épanouissement satanique de la cruauté – son alliance avec la science et le machinisme, qui fait apparaître dans l’histoire, non pas un élément nouveau, mais des manifestations nouvelles. 

Tout cela ne peut se concilier avec l’indifférence. Dans cette occurrence, on ne peut non plus s’en remettre aux Eglises ou attendre les conducteurs spirituels et les livres qui, peut-être, vous parviendront. Mais elle présente l’avantage d’arracher aux citations de lectures, aux sentiments de seconde main et aux croyances reçues, pour vous forcer à préciser vos contours. L’effet s’en montre déjà dans la différence entre les deux guerres mondiales, du moins quant à l’attitude de la jeunesse allemande. On assistait, après 1918, à une agitation intellectuelle qui faisait éclore des dons dans tous les camps. Maintenant, c’est avant tout le silence qui nous frappe et surtout le silence d’une jeunesse qui a cependant assisté, dans ses villes incendiées et dans ses captivités meurtries, à biens des spectacles singuliers. Et pourtant, ce silence a plus de poids que la prolifération des idées, que les œuvres d’art elles-mêmes. On n’a pas vu seulement s’effondrer l’Etat national ; on a contemplé bien d’autres drames. Certes, le contact du néant, et de ce néant sans fard de notre siècle, a été dépeint dans une série de comptes rendus cliniques, mais on peut prédire qu’il portera encore d’autres fruits. 

Ernst Jünger, Traité du rebelle ou le recours aux forêts