lundi 19 mars 2018

Les quatre idoles de la société du "Gestell"

Dans ce système, les racines (la "terre" ou la "patrie" selon le vocabulaire de Heidegger) sont remplacées par la technique et sa logique purement fonctionnelle. On gagne en efficacité immédiate mais on perd en humanité. La raison calculatrice efface la pensée "poétique" c'est-à-dire pour Heidegger, créatrice de sens. L'Iliade pour les Grecs ou le Nouveau Testament pour les Chrétiens étaient ce qui faisaient sens et donnait sa cohérence à l'existence, son être en quelque sorte ! L'électricité ou la chirurgie moderne, quelque soient leurs bienfaits, n'apportent rien de particulier dans le domaine du "sens de l'existence" ; c'est pourquoi Heidegger a dit de façon provocante : "la science ne pense pas !"
     Le ciel, le domaine des valeurs et des idéaux, est remplacé par la seule valeur de l'argent et tout est converti en argent. Là aussi, il ne s'agit pas de dénigrer l'argent, pas plus que la technique comme instrument, mais de dénoncer l'argent converti en cause formelle et morale de toute notre action sur terre. 
      On voit bien ce qui se passe lorsque l'argent devient la norme suprême. La prostitution n'est pas l'amour ! On voit bien en quoi une société de prostitution a perdu tout humanité réelle et que l'existence devient alors impropre et inauthentique. Dans la grande criminalité, n'oublions jamais que l'argent est le motif supérieur de toute action qu'il s'agisse du trafic de drogue ou d'êtres humains.
     Dans le domaine de la cause motrice, celui des hommes, la masse se substitue à la personne humaine. La personnalité, formée de façon classique par la culture générale, est quelque chose de dangereux pour le système qui a besoin d'êtres humains normés et interchangeables, donc d'hommes égaux en inculture (mais très compétents techniquement, bien sûr !).
     La société du Gestell dispose de l'instrument qui porte bien son nom, les mass media, pour conditionner les esprits et les ramener à une norme médiocre et instrumentalisable. Tout historien sait qu'avant la guerre, il y avait bien plus de liberté de parole en France. Il y avait aussi plus de véritables personnalités qui s'exprimaient dans leur originalité. Il suffit de lire par exemple les débats à l'Assemblée nationale avant guerre et aujourd'hui. Les discours sont devenus de plus en plus techniques, convenus et plats. La pression conformiste de la masse est devenue dominante comme Tocqueville avait prévu autrefois. Cet auteur souvent prophétique craignait cette dérive grave de la démocratie en Amérique. 
     Quant à la cause finale, qui était d'ordre divin dans toutes les sociétés traditionnelles, elle est devenue l'ego lui-même de l'individu. Cet ego est un composé de raison calculatrice et d'instincts reptiliens au détriment du cerveau intermédiaire, siège de l'affectivité et de l'identité personnelle. Les caprices de l'ego deviennent en quelque sorte sacrés et quiconque s'y oppose est un réactionnaire "fasciste"qui devra répondre devant les tribunaux. C'est ainsi que le député de Tourcoing, Christian Vanneste, qui est agrégé de philosophie par ailleurs, a été condamné en première instance puis en appel pour avoir osé dire que l'homosexualité avait moins de valeur que l'hétérosexualité du point de vue de l'humanité. Il s'était fondé sur Kant pour qui une règle morale se reconnaît à ce qu'elle est universalisable. Le vol, par exemple, n'est pas moral car si tout le monde vole, la société n'est plus viable. Or si tout le monde devient homosexuel, l'humanité va disparaître : ce n'est donc pas universalisable donc sa valeur morale est nulle. Vanneste a été condamné pour ces déclarations considérées comme discriminatoires donc attentatoire aux valeurs de l'égalitarisme mais aussi parce que son propos risquait de mettre des bornes aux caprices de l'ego, ce qui est inadmissible dans le "Gestell" où l'homme est une matière première et ne doit donc pas être sujet à des contraintes autres que celles qui permettent de le rendre utile comme matière première de l'économie ! 
     Le Gestell est donc un système où règnent quatre idoles : la technique, l'argent, la masse et l'ego. On connaît tous des individus dont les intérêts se limitent à cela. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de décrier la technique, l'argent, voire même la masse et l'ego. Ce sont des réalités nécessaires, et qui ont leur côté bénéfique. Ce qui est inquiétant et dangereux pour l'humanité même de l'homme, c'est d'en faire des idoles et des absolus, et d'éliminer les valeurs qui devraient coexister avec ces réalités et les circonscrire. 

Yvan Blot, L'oligarchie au pouvoir