mercredi 14 mars 2018

« Les hussards ? Connais pas ».


C’est ce que répondait Michel Déon, dont on a pourri la vie à lui demander s’il avait été « Hussard ». Comme si ça pouvait résumer le personnage. Alors en bon écrivain « de droite » – pour faire court – Déon fait dans le déni. Mais alors qu’est-ce qu’un « Hussard » ? « Je n’en sais rien ». Ça, c’était Antoine Blondin, lui aussi mis dans le panier par Bernard Frank dans le numéro des Temps Modernes. Les « Hussards » se ressemblent au moins sur ce point. Un même souci de singularité les anime, que résume très élégamment et très finement cette phrase de Jacques Laurent : « Quand on me demande si je suis de droite ou de gauche, j’ai envie de répondre, je suis moi ». Et paf. 

Tout cela dénote une chose : le déni, donc. Les étiquettes répugnent aux « Hussards » peut-être moins par le réductionnisme qu’elles imposent que par le souci qu’ont ces écrivains de présenter une identité unique et dépolitisée. Le collectif les emmerde : « Je proposerais de définir l’écrivain de droite comme celui qui écrit sans se référer à un code, pour son propre compte, sans chercher comme Sartre ou Camus à exprimer les tendances de groupes et de collectivités ». Ça aussi c’est du pur « Hussard » : renier l’étiquette de droite que leur a accolé L’Express en 1955 tout en concédant quand même que si on doit être considéré comme « écrivain de droite », alors allons-y, mais dans la singularité. C’est que les temps sont durs quand ils sont modernes. 

Une réaction anti-tartre 
Anti-Sartre, pardon. L’Antéchrist des « Hussards », c’est Jean-Paul. Peut-être que sans lui, d’ailleurs, on n’aurait jamais eu l’occasion de déceler de prétendus « fascistes » dans la littérature d’après-guerre (Marc Dambre, bien affûté sur la question, se demande même si cet article des Temps Modernes n’était pas une espèce « d’opération commando dans les lignes ennemies qui s’étaient depuis quelques années avancées sur le terrain de la polémique », histoire d’allumer un contre-feu dans un moment où la « droite littéraire » se réorganisait). Le phénomène « Hussard », c’est d’abord un truc chimique, une réaction, un cri de révolte dans cette période de « terreur des lettres » exercée par le petit père des peuples littéraires et sa « philosophie policière (...) pour procureur de la République ». Le fond de l’air pue un peu. Contre le « confort intellectuel » des existentialistes, les « Hussards » s’insurgent, brisent des tabous, prennent plaisir à piétiner des fétiches. Républicains, les fétiches, de préférence. Et ils ressuscitent de vieux fantômes : Jacques Chardonne, Paul Morand, Louis-Ferdinand Céline, Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle... qui n’ont plus trop le vent en poupe après l’épuration, pour user d’un léger euphémisme (après, que certains y sentent une odeur de « soufre et de moisi »...). En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’au moment où les Lettres sont bientôt sommées de marcher au même pas que le P.C., l’arrivée des « Hussards » va faire un peu tâche. On est en plein après-guerre, la guerre froide se profile. La partie s’annonce intéressante. 

De la littérature et de la politique. Et de la politique de la littérature. 
C’est bien de littérature qu’il sera question dans le conflit qui oppose les « Hussards » au petit monde réuni autour de Sartre. Mais si je reprends une formule de Dantec – « la littérature n’a strictement aucun rapport avec la politique, elle est la politique » – faut quand même admettre que la politique n’est jamais bien loin de tous ces débats. C’est même la toile de fond. Parce que quand on cause philosophie de l’Histoire, conception anthropologique, moralité, but de la littérature, on en revient toujours aux fondamentaux de la Cité. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on a bien a bien entre les camps qui s’affrontent deux visions du monde franchement antagonistes. Et deux visions de la « politique de la littérature », comme la nomme très justement Benoît Denis. Un petit tour par le manifeste de La Table Ronde, la concurrente directe des Temps Modernes, en dit assez long : 
Pour employer un mot à la mode, les écrivains de cette revue se considèrent « engagés ». Mais le mot d’engagement peut dire beaucoup trop s’il signifie l’obédience aux consignes que dicte un parti selon l’opportunité politique (...). Ce qui est certain, c’est que dans les temps où s’affrontent les fanatismes, la liberté de l’esprit constitue une forme d’engagement aussi honorable que l’adhésion passionnée ou prudente à une faction militante (...). Cette revue remplira son rôle si elle permet à quelques écrivains de crier assez haut ce que beaucoup d’hommes, écrivains ou non, ont comme on dit « sur le cœur » (...). C’est au nom de la liberté de l’esprit qu’il arrivera aux collaborateurs de cette revue de prendre position. 

Ce manifeste constitue une petite révolution pour la droite littéraire. Depuis le 18ème siècle, elle prône la soumission de la littérature aux exigences de la morale. L’affaire Dreyfus est un cas d’école. Mais la théorisation par Sartre de l’impératif de responsabilité morale pour l’écrivain et sa dissociation d’avec le nationalisme, fait qu’il ne reste plus grand-chose aux écrivains de droite au lendemain de la guerre. Si, une, essentielle : la liberté

Pierre Poucet, Les Hussards, cavaliers des Arts et Lettres