vendredi 16 mars 2018

Jean Monnet et le mythe du « père de l’Europe » : L’influence extérieure

Ainsi dans sa biographie convenue, l’histoire personnelle de Jean Monnet fait généralement peu apparaître l’avantage considérable (« le cercle magique ») que va représenter pour lui l’entremêlement de ses contacts privés et publics d’outre-atlantique dans une période de forte américanisation du monde libre. 

Jean Monnet aura su tirer bénéfice de la synergie entre sa culture et son mode de vie essentiellement anglo-saxons, de son métier de banquier et financier international à partir de la City de Londres et de Wall Street de New York, des liens étroits existant aux Etats-Unis entre le monde des affaires et le monde politique. La volonté de Washington de voir se créer une fédération européenne, bloc plus facilement influençable stratégiquement dans la perspective de la guerre froide, politiquement pour empêcher des alliances intereuropéennes que ne contrôleraient pas les Etats-Unis et économiquement pour permettre le flux des produits américains dans un marché commun voire unique débarrassé des droits et des contingentements douaniers. 
Les nombreuses relations chez les lawyers, les financiers à Wall Street, et les hommes politiques américains consacrent chez lui ce mélange des sphères publiques et professionnelles que l’on retrouvera tout au long de sa vie. De plus l’entremêlement des contacts et des intérêts se fait très rapidement au plus haut niveau avec, exemple parmi tant d’autres, sa présence dans différentes firmes d’investissement américaines notamment avec J.-F. Dulles (futur secrétaire d’Etat américain) ou George W. Ball (futur secrétaire d’Etat adjoint). 

Le « service de ses intérêts » comprend, évidemment, une réciprocité des engagements. Cette réciprocité amena certains observateurs à formuler des critiques sur sa proximité avec les intérêts américains ou le général de Gaulle à le surnommer « l’inspirateur ». Pierre Mélandri (Paris-Sorbonne) affirme : « La genèse du plan Schuman est aujourd’hui suffisamment connue pour que l’on puisse parler de ses « origines américaines » sans risquer de provoquer un faux débat. [...] Dans la plupart des récits, une allusion est toujours faite à la diplomatie des Etats-Unis. Mais elle rappelle presque toujours combien les amis américains de Monnet furent étonnés par l’audace de son projet. C’est là quelque peu négliger l’influence de leur pays dans la genèse de ce dernier. » Monnet fut par exemple envoyé officiellement en mission à Alger auprès du général Giraud par Harry Hopkins, conseiller spécial du président Roosevelt, pour l’imposer face au général de Gaulle, bête noire de l’administration américaine de l’époque. 

Ainsi, à partir de ce moment, Monnet va fidèlement refléter les vues stratégiques américaines, son rôle primordial dans les accords Blum-Byrnes comme plus tard l’atlantisme du traité CED, devenu consubstantiel à la politique communautaire (l’adhésion à l’OTAN précède celle à l’Union européenne), son soutien à l’action américaine en faveur de la décolonisation des Empires européens, le combat contre le plan Fouchet et la réorientation du traité franco-allemand de l’Elysée, l’Euratom contre l’indépendance nucléaire française, etc. Mais, principalement, et dès 1943, Monnet a déjà intégré dans ses projets les exigences américaines de suppression des droits de douane et des contingentements, ainsi que d’élargissement des marchés, en une « unité économique commune » de l’Europe ; ceci pour pouvoir rationaliser, comme il le fera au Commissariat au Plan, la répartition des aides américaines, puis la pénétration des investissements, capitaux et produits d’outre-Atlantique dans une Europe à marché unique prônée par les organismes européens institués par les Américains au sortir de la guerre, tels l’OECE. 

Dans le cadre du traité CECA réalisant les objectifs de la déclaration Schuman, Jean Monnet fera intervenir G. Ball lequel selon Irwin Wall, « allait contribuer à la création des institutions de la communauté qui devait beaucoup à l’habileté et à l’expérience américaines » et « l’idée-même de ‘haute autorité’ – ainsi nommée parce qu’elle n’avait pas d’équivalent en Europe – devait beaucoup à l’exemple des agences fédérales américaines comme la Federal Tarde Commission sur laquelle Ball remit un rapport à Monnet pendant qu’il élaborait le cadre institutionnel de la CECA ». D’autres proches interviendront comme R. Bowie (directeur du Policy Planning Staff au département d’Etat, conseiller de McCloy, alors Haut commissaire américain en Allemagne) son collègue de Yale A. M. Bickel, W. Tomlison pour intervenir directement dans la rédaction des articles établissant les institutions de la CECA quasiment calquées par celles de la CED. Raymond Poidevin et Dirk Spierenburg évoquent l’idée d’un « réseau » : « C’est surtout au cours des différentes phases de négociations de Paris que l’influence des Américains se fait sentir »

Christophe Réveillard, Mythes et polémiques de l’histoire