mardi 13 mars 2018

De la puissance, il ne souhaitait ni argent, ni considération, ni respect ; rien qu'elle-même


     Pierre Garin, dit Garine ou Harine. Né à Genève, le 5 novembre 1892, de Maurice Garin, sujet suisse, et de Sophia Alexandrovna Mirsky, russe, son épouse.
     Il est né en 1894... Se vieillit-il ?...
     Anarchiste militant. Condamné pour complicité dans une affaire anarchiste, à Paris, en 1914.
     Non. Il ne fut jamais anarchiste "militant". En 1914 - à vingt ans -, encore sous l'influence des études de lettres qu'il venait de terminer et dont il ne restait en lui que la révélation de grandes existences opposées ("quels livres valent d'être écrits, hormis les Mémoires?"), il était indifférent aux systèmes, décidé à choisir celui que les circonstances lui imposeraient. Ce qu'il cherchait parmi les anarchistes et les socialistes extrémistes, malgré le grand nombre d'indicateurs de police qu'il savait rencontrer chez les premiers, c'était l'espoir d'un temps de troubles. Je l'ai entendu plusieurs fois, au retour de quelque réunion (où - ingénuité - il était allé coiffé d'une casquette de Barclay), parler avec une ironie méprisante des hommes qu'il venait de voir et qui prétendaient travailler au bonheur de l'humanité. "Ces crétins-là veulent avoir raison. En l'occurrence, il n'y a qu'une raison qui ne soit pas une parodie : l'emploi le plus efficace de sa force." L'idée était alors dans l'air, et elle se reliait au jeu de son imagination, tout occupée de Saint-Just. 
     On le croyait généralement ambitieux. Seule est réelle l'ambition dont celui qu'elle possède prend conscience sous forme d'actes à accomplir; il était encore incapable de désirer des conquêtes successives, de les préparer, de confondre sa vie avec elles; son caractère ne se prêtait pas plus que son intelligence aux combinaisons nécessaires. Mais il sentait en lui, tenace, constant, le besoin de la puissance. "Ce n'est pas tant l'âme qui fait le chef que la conquête", m'avait-il dit un jour. Il avait ajouté, avec ironie : "Malheureusement !" Et, quelques jours plus tard (il lisait alors le Mémorial) : "Surtout, c'est la conquête qui maintient l'âme du chef. Napoléon à Sainte-Hélène, va jusqu'à dire : "Tout de même, quel roman que ma vie !"... Le génie aussi pourrit..."
     Il savait que la vocation qui le poussait n'était point celle qui brille un instant, parmi beaucoup d'autres, à travers l'esprit des adolescents, puisqu'il lui faisait l'abandon de sa vie, puisqu'il acceptait tous les risques qu'elle impliquait. De la puissance, il ne souhaitait ni argent, ni considération, ni respect ; rien qu'elle-même. Si, repris par un besoin puéril de rêverie, il rêvait à elle, c'était de façon presque physique. Plus "d'histoires"; une sorte de crispation, de force tendue, d'attente. L'image ridicule de l'animal ramassé, prêt à bondir, l'obsédait. Et il finissait par considérer l'exercice de la puissance comme un soulagement, comme une délivrance. 
     Il entendait se jouer. Brave, il savait que toute perte est limitée par la mort, dont son extrême jeunesse lui permettait de se soucier peu; quant au gain possible, il ne l'imaginait pas encore sous une forme précise. Peu à peu, aux espoirs confus de l'adolescence, une volonté lucide se substituait, sans dominer encore un caractère dont la marque restait la violence dans cette légèreté que donne, à la vingtième année, la connaissance unique de l'abstrait.
Les conquérants, André Malraux