lundi 5 mars 2018

De la banlieue à la France périphérique, c’est l’ensemble des milieux populaires qui s’affranchit d’un système de représentation politique, syndical et médiatique


Le rejet de la classe politique, de la droite, de la gauche et des syndicats et le niveau de défiance à l’égard des médias, des experts et plus généralement à l’égard de la « parole d’en haut » a atteint des sommets. Mais, contrairement à ce qu’espéraient les professionnels de la « révolte sociale », cette défiance ne s’est pas transformée en Grand Soir. L’échec retentissant de la gauche en milieu populaire prouve que les plus modestes ne sont plus dupes. Face à cette situation de blocage, les classes populaires ont entamé un long processus de désaffiliation politique et culturelle. Ce grand marronnage les conduit à s’affranchir peu à peu de leurs appartenances politiques et culturelles traditionnelles au rythme de leur sortie de la classe moyenne. Elles n’attendent plus l’homme ou le parti providentiels. Elles n’attendent pas non plus un « grand soir » venu d’une hypothétique alliance des classes entre une petite bourgeoisie progressiste et « le peuple ». De la banlieue à la France périphérique, c’est l’ensemble des milieux populaires qui s’affranchit d’un système de représentation politique, syndical et médiatique. 
Ce marronnage est l’imprévu de la mondialisation. La classe médiatico-politique n’a pas encore pris la mesure d’un processus qui ne s’inscrit ni dans le cadre du bipartisme traditionnel ni dans un schéma idéologique préétabli. Après plusieurs décennies de précarisation sociale, les classes populaires ne reconnaissent plus aucune légitimité ni supériorité morale à la classe politique, médiatique ou universitaire. Prise de court, la classe dominante se protège en ostracisant toujours plus la société populaire, mais c’est trop tard, son magistère a pris fin. Fruit de la sortie de la classe moyenne, le marronnage confirme un processus de désaffiliation culturelle définitif des classes populaires de ce monde d’en haut. Ce basculement est évidemment décrit par la classe dominante comme un « repli », un repli identitaire. La réalité est ailleurs. 
En effet, cette désaffiliation dessine les contours d’une société populaire qui n’obéit pas aux mêmes normes sociales et culturelles que les classes supérieures. Cette « contre-société » n’est pas le fruit d’une idéologie ou d’un nouveau projet pensé d’en haut, mais de la « prise en charge » des contraintes d’un modèle qu’elles n’ont pas choisi. Contrairement à ce que croit la classe dominante, ce ne sont pas les idées qui mènent prioritairement le monde, mais le quotidien. Ce constat est particulièrement vrai pour les catégories populaires qui sont au front de la transformation économique et culturelle du pays depuis plusieurs décennies. Ce sont le chômage, la précarisation sociale, la stagnation et/ou la baisse des revenus, l’affaissement de l’Etat-providence qui rendent possible la préservation des solidarités en milieu populaire, pas les idéologies. De même, c’est l’émergence d’une société multiculturelle qui explique le retour de la question identitaire dans les milieux modestes, pas l’adhésion à un projet nationaliste ou islamiste. Le séparatisme à l’œuvre au sein des classes populaires vise ainsi à préserver un capital social et culturel protecteur. Loin des visions iréniques et/ou idéologiques des classes dominantes et supérieures, la « société populaire » s’organise pour faire face concrètement aux insécurités sociales et culturelles générées par un modèle économique et sociétal. Par exemple, la recomposition économique et sociale du territoire, qui entraîne un processus de sédentarisation contrainte des classes populaires, et donc une « relocalisation de fait », contribue plus à transformer la « société populaire » que l’idéologie de la décroissance. 
La sédentarisation n’est pas un choix, mais elle accentue la fracture territoriale entre France des métropoles et France périphérique, entre catégories supérieures hypermobiles et classes populaires précarisées. Les classes populaires vont devoir s’adapter à une réalité qui va impacter la mobilité sociale et résidentielle (notamment des jeunes) en contredisant les fondamentaux de la société mondialisée. Ce « localisme », qui n’interdit évidemment pas l’ouverture aux autres et au monde, apparaît aussi comme une réponse à la crise écologique. Le développement des « circuits courts », mais aussi la baisse de la mobilité des hommes qu’elle induit, répondra pour partie à la question environnementale en renforçant la cohésion sociale. 

Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut