lundi 26 mars 2018

Contrairement à la bourgeoisie d’hier, les nouvelles classes dominantes et supérieures ont compris que la domination économique et culturelle serait d’autant plus efficace qu’elle s’exercerait au nom du bien et de l’ouverture


Les citadelles médiévales sont de retour. Dans les métropoles mondialisées, une bourgeoisie contemporaine, « new school », a pris le pouvoir, sans haine ni violence. La captation des richesses, des emplois, du pouvoir politique et culturel s’est réalisée en douceur. On présente souvent la fracture française comme un affrontement entre les « élites » et le « peuple ». Pourtant, le système ne repose pas seulement sur les « élites », mais sur une fraction très importante de la population, une nouvelle bourgeoisie, qui réside notamment dans les métropoles et qui a cautionné tous les choix économiques de la classe dominante depuis trente ans.

Contrairement à la bourgeoisie d’hier, les nouvelles classes dominantes et supérieures ont compris que la domination économique et culturelle serait d’autant plus efficace qu’elle s’exercerait au nom du bien et de l’ouverture. De Bordeaux à Paris en passant par Lyon, elle vote à gauche ou à droite pour des candidats du modèle mondialisé et vit majoritairement dans l’une des quinze premières métropoles de France. Déguisés en hipsters, les nouveaux Rougon-Macquart peuvent se livrer à « la curée » en imposant à la société française un modèle économique et territorial d’une rare violence, un modèle anglo-saxon, celui de la mondialisation. Ce basculement radical s’est réalisé sans contestation sociale majeure grâce à la mise en scène d’une opposition factice entre les partisans de la « société ouverte » et ceux du « repli ». Associés au camp du repli, les classes populaires et leurs revendications deviennent inaudibles. Débarrassés de la question sociale, les nouvelles classes dominantes et supérieures imposent leur modèle au nom de la modernité, de l’ouverte, et même de l’égalité. Après plusieurs décennies de recomposition économique et sociale des territoires, la « France d’en haut » vit désormais protégée dans de nouvelles citadelles. Si les métropoles mondialisées en sont l’illustration la plus visible, les citadelles invisibles, sociales et culturelles celles-là, illustrent bien plus encore l’entre-soi et le grégarisme du « monde de l’ouverture ».

Derrière le mythe de la société ouverte et égalitaire des métropoles cosmopolites, nous assistons donc au retour des citadelles médiévales, de la ville fermée, et à la consolidation d’un modèle inégalitaire de type anglo-saxon. Cette réalité est occultée grâce à la fabrication d’un discours consensuel et positif sur les bienfaits de la métropolisation (c’est-à-dire l’organisation du territoire autour d’une quinzaine de grandes villes), la société ouverte, le réseau. Les classes dominantes n’hésitant pas, tout en installant un modèle inégalitaire, à chanter les vertus de la « mixité sociale ». Une posture qui permet opportunément de dissimuler le grégarisme social des gagnants de la mondialisation, la radicalité d’un conflit de classes qui ne dit pas son nom, les tensions culturelles inhérentes à l’émergence d’une société mondialisée et multiculturelle. Car les territoires métropolitains ne sont pas seulement le lieu de la captation du patrimoine des richesses et de l’empli, ils sont aussi celui de la fabrication de la pensée unique, ce discours du système médiatique et politique qui permet aux classes dominantes de dissimuler le réel, celui d’une société inégalitaire et sous tensions, derrière la fable de la société ouverte. La société des Bisounours n’existe pas. Détachée de toute appartenance collective autre que celle de son milieu, la nouvelle bourgeoisie surfe sur la loi du marché pour renforcer sa position de classe, capter les bienfaits de la mondialisation et se constituer un patrimoine immobilier qui rivalisera demain avec celui de l’ancienne bourgeoisie. 

Protégée dans les nouvelles citadelles médiévales, loin d’un peuple devenu invisible, la nouvelle classe dominante réussit à dominer l’ensemble du champ culturel et politique au nom du bien et de la mixité. Contrairement à la bourgeoisie traditionnelle qui n’avait pu évacuer le conflit de classes, elle est parvenue à imposer l’idée d’une société sans intérêts de classe, où le « vivre-ensemble » est la norme. Partisans du libre-échange et de la diversité culturelle, les catégories supérieures ont érigé discrètement des frontières invisibles aussi efficaces que celles de la bourgeoisie d’hier. 

Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut, p. 13-16