jeudi 8 février 2018

Rappel : Municipales: les bobos vont faire mal


Si nous observons tous avec intérêt, et le plus souvent amusement, l'agonie du système chiraquien dans la capitale, on peut regretter que cette fin de règne politique de la droite occulte toute analyse des mutations sociologiques de la population parisienne. 

Ainsi, on ne rappelle pas assez que la gauche doit d'abord son retour à Paris à une modification profonde de la population, et notamment à l'apparition au début des années 90 d'une nouvelle bourgeoisie. Plus généralement d'ailleurs, l'influence croissante de la gauche plurielle à Paris et dans les villes-centres des grandes métropoles révèle d'abord la capacité des socialistes et des Verts à répondre aux attentes de cette «bourgeoisie bohème» des centres urbains... 

Ces bourgeois bohèmes, que l'américain David Brooks (les Bobos, Ed. Massot, 2000) définit comme le produit d'une fusion entre le monde artistique et intellectuel et le monde de l'entreprise, investissent depuis près de dix ans l'ensemble des quartiers et arrondissements populaires de la capitale. Individualisme, multiculturalisme, intérêt pour les questions environnementales, adhésion aux valeurs libérales, absence de référence à la lutte des classes, les «bobos» adhèrent fortement aux idéaux portés par la gauche socialiste et écologiste. 

Cette évolution sociologique n'est pas propre à Paris, elle s'inscrit dans un vaste mouvement d'accentuation des fractures spatiales dont bénéficient prioritairement les centres des grandes métropoles. 

Ainsi l'homogénéité sociale des villes-centres n'a cessé de se renforcer depuis le début des années 80. Lieu de pouvoir économique et politique, ces espaces concentrent aussi une part croissante des couches sociales les plus privilégiées, les «cadres et professions intellectuelles supérieures» étant toujours plus nombreux. Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Lille (demain Marseille), aucune grande ville n'échappe au phénomène. Cette évolution montre d'ailleurs que, contrairement aux idées reçues, la recomposition territoriale se réalise plus par une ghettoïsation par le haut de la société que par le décrochage de zones dites sensibles

A Paris, jusqu'au début des années 80, le clivage droite-gauche était marqué par une grande bipolarité sociale. Les catégories moyennes et supérieures votaient majoritairement à droite, tandis que la gauche ralliait une bonne part de l'électorat ouvrier et populaire. La géographie politique de Paris voyait ainsi s'opposer des arrondissements bourgeois de l'Ouest aux arrondissements populaires de l'Est. 

Jusqu'au début des années 90, les changements sociodémographiques ont favorisé la droite, notamment dans les quartiers les plus populaires, aucun arrondissement n'échappant alors à l'hégémonie du RPR. Depuis, l'arrivée des «bobos» dans ces mêmes quartiers (rénovés ou en cours de réhabilitation) constitue au contraire un point d'ancrage pour la gauche plurielle. Paradoxalement, le basculement à gauche des arrondissements de l'Est parisien est d'abord la conséquence de leur embourgeoisement. 

Loin de figer la carte politique, le départ des couches populaires a ainsi ranimé le clivage droite-gauche sous une forme inédite. Ce réveil d'une bipolarisation droite-gauche à Paris, n'est cependant pas la résurgence du traditionnel affrontement droite bourgeoise/gauche populaire mais bien celui de deux bourgeoisies. Une bourgeoisie traditionnelle et huppée s'oppose alors à une nouvelle bourgeoisie moins aisée, plus jeune et plus intellectuelle. 

Si la gauche a le vent en poupe à Paris, et dans de nombreuses villes-centres, c'est d'abord parce que la droite n'a pas su répondre aux attentes d'une nouvelle bourgeoisie ni accompagner, comme le souhaite Patrick Devedjian, une «société en mouvement». La clé des élections municipales à Paris réside pourtant dans la capacité qu'auront les partis à répondre aux aspirations de cette population dont le poids politique, dans des centres urbains débarrassés des couches populaires, est considérable. 

A ce petit jeu, la gauche socialiste et écologiste semble mieux placé. Cependant, il ne tient qu'aux partis de droite de répondre aux attentes d'une nouvelle bourgeoisie qui, pour une large part, a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie et au bien-être individuel. D'autre part, les «bobos» se montrent aussi très sensibles à certaines thématiques de droite, comme la pression fiscale ou l'insécurité. Les valeurs de cette bourgeoisie peuvent parfois rejoindre celles de la droite ou évoluer au gré des circonstances. Le multiculturalisme, souvent affiché, trouve ainsi ses limites dans des arrondissements à forte population immigrée où les pratiques d'évitement et de contournement de la carte scolaire n'ont jamais été si fortes. 

De là à faire de Séguin ou de Balladur le prochain «Bobo Ier»....