jeudi 15 février 2018

Les auteurs de la Révolution conservatrice et la technique moderne

L’angoisse qu’inspire « l’obligation d’aller au-dehors », l’angoisse d’être coupé de ses racines, d’être entraîné dans un tourbillon incontrôlable et dévorant – autant de sentiments souvent exprimés. Carl Schmitt éprouve une « angoisse spécifiquement catholique » devant la technique moderne et l’absence de racines de la raison protestante ; ses motifs – il le répète constamment – sont l’absence de forme, l’anarchie et le chaos, liés selon lui au capitalisme et à la démocratie. La mission de la « haute politique » est justement à ses yeux d’identifier l’ennemi et de conjurer ainsi l’angoisse que fait naître la non-identification de l’adversaire mortel. Hans Freyer décrit le progrès de la civilisation comme une « créature inquiétante dont nous oublions parfois l’angoisse qu’elle nous cause, sans pouvoir la refouler définitivement », comme une entrée dans un « monde clair mais inquiétant, un monde foisonnant d’art mais dépourvu de racines ». Ernst Niekisch utilise l’univers symbolique du cannibalisme pour décrire la technique moderne ; Leopold Ziegler, lui, puise dans celui de la démonologie médiévale. K. H. Bohrer a montré, dans son étude pénétrante, combien l’angoisse et l’effroi dominent aussi l’œuvre d’Ernst Jünger – non seulement les journaux de guerre, mais aussi et plus encore le monde cauchemardesque du Cœur aventureux. 

Stefan Breuer, Anatomie de la Révolution conservatrice