jeudi 1 février 2018

Le service de renseignements est une service de Seigneurs


"Il me faut remonter assez loin, Herr Doktor. Vous rappelez-vous l'histoire du réseau Cousin et de la ferme Lachaume? 
- Si je me rappelle !" 
Gleicher l'interrompit avec humeur. C'était une des premières affaires dont il avait été chargé de s'occuper lorsqu'il était entré à l'Abwher. Il avait tout juste eu le temps de l'étudier et de préparer ses batteries quand la Gestapo était intervenue avec sa brutalité habituelle.
" Ces porcs de la Gestapo ont saboté tout mon travail. Quinze jours plus tard, nous arrêtions toutes les têtes, alors qu'ils ont eu seulement le fretin.
- Ils montrent toujours une précipitation regrettable", admit Otto.
Otto partageait sans réserve les sentiments de son chef sur ce point. La rivalité haineuse se manifestait chez tous les membres de ces organismes et leur faisait parfois reléguer au second plan l'efficacité de leur lutte commune contre les espions alliés. 
"Cependant, continua-t-il en pinçant les lèvres, ils ont obtenu quelques résultats en cette occasion.
- Quels résultats? clama Gleicher. Quelques sous-ordres arrêtés; de malheureux fous qui voulaient détruire trois vieilles locomotives, massacrés; et c'est tout.
- Des gens sans grande importance, bien sûr, admit Otto. Tout de même, une cinquantaine d'ennemis liquidés...
- Et quels moyens pour arriver à ce beau succès?" continua Gleicher, à qui les hommes de la Gestapo étaient odieux pour de multiples raisons. - Il avait épousé les querelles de l'organisation rivale; il haïssait instinctivement les policiers, et il s'était fait blâmer en haut lieu pour s'être laissé devancer par eux. - Quels moyens? La torture. Ils ne connaissent que cela. Privez-les de leurs matraques, de leurs baignoires et d'autres instruments plus répugnants, ils sont incapables d'obtenir un renseignement. Moi, je vous le répète, Otto, j'aurais eu tous les chefs, et sans griller la plante des pieds à personne, comme ils l'ont fait, paraît-il.
- J'en suis persuadé, Herr Doktor, je ne les défends pas, croyez-le bien; quoique, dans certaines circonstances, la brutalité..."
Ses réticences montraient que s'il détestait la police civile au moins autant que son chef, il n'était pas absolument opposé, en principe, à certaines de ses méthodes. Ce sujet tenait au cœur au colonel comte von Gleicher, qui déclara sur un ton tranchant:
"Je vous dis, Otto, que ces pratiques sont non seulement déshonorantes, mais imbéciles. Quand on a ces procédés en tête, on ne peut former de grands projets, et on se laisse berner par le premier crétin venu, qui invente un roman par peur de la souffrance. Personne n'utilisera la torture dans ce service tant que j'aurai l'honneur de le diriger. Der Nachrichtendienst ist ein Herrendienst*, ne l'oubliez pas."

* Le service de renseignements est un service de Seigneurs

Un métier de seigneur, Pierre Boulle