lundi 19 février 2018

Juger les crimes de Daech


Des avocats se relayent dans les médias pour demander au Gouvernement d’intervenir en faveur de Français détenus en Irak, en Syrie et dans les territoires contrôlés par les combattants kurdes. L’Irak et la Syrie, nous disent-ils, n’ont pas aboli la peine de mort, le Kurdistan n’est pas un Etat reconnu par les Nations unies. La Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, se borne à rappeler que ces ressortissants français sont partis volontairement et que la France pourrait, à la rigueur, intervenir en cas de condamnation à mort. Sauf qu’il ne s’agit pas de l’épouse française d’un mafieux mexicain ou d’un concitoyen sommairement jugé et condamné à mort en Indonésie pour trafic de drogue. Les femmes et les hommes partis de France pour rejoindre l’Etat islamique se sont engagés dans une guerre contre l’Etat de droit dont ils ont le front de réclamer la protection. Leurs avocats font leur métier, en avançant des arguments de droit, mais les combattants de Daech ne reconnaissaient pas ce droit et prétendaient lui substituer une justice supérieure, d’essence divine, qui les autorisait à tuer, dans la zone de guerre comme sur le sol français. Ces djihadistes, qui n’ont cessé de clamer leur haine de la France et de la République laïque, redécouvrent leurs passeports français pour échapper à la justice des pays où ils ont semé la mort et la destruction.

En suivant les beaux raisonnements de leurs défenseurs, la nationalité française permettrait de protéger une partie des djihadistes, de les distinguer du gros des troupes. Les terroristes français jouiraient donc d’un privilège, ils pourraient agir en n’importe quel pays, sans jamais partager le sort de leurs frères d’armes. On ne saurait mieux revendiquer une justice coloniale séparant les djihadistes français des indigènes du Proche-Orient et du Maghreb, qui, eux, peuvent bien être pendus. La France n’a pas remis Carlos à la justice du Vénézuela, ni Klaus Barbie à celle de l’Allemagne. Ils ont répondu, devant la justice française, de leurs crimes perpétrés en France.

La polémique sur les exigences des djihadistes français a pour effet d’occulter la nature des crimes. La France, jugeant ses ressortissants, engagerait des procédures pour association de malfaiteurs en liaison avec une entreprise terroriste. Or, les djihadistes de toutes nationalités, fédérés par l’Etat islamique, ont commis des crimes d’une autre nature. L’exécution systématique des prisonniers, par balles ou par décapitation, le traitement infligé aux populations civiles dans les zones conquises, sont des crimes de guerre. Les viols systématiques, l’esclavage sexuel imposé aux femmes et aux fillettes, les massacres systématiques des yézidis, des chrétiens et des musulmans non soumis à Daech, sont autant de crimes contre l’humanité. Ces crimes ne relèvent ni de la justice des pays ravagés par l’Etat islamique, ni de celle des pays où furent recrutés les assassins et leurs complices.

Sans remonter à Nuremberg, les crimes commis au long des guerres de l’ex-Yougoslavie ont été jugés par le Tribunal pénal international de La Haye. Combien de Srebrenica sur le passage de Daech ? Des villages et des villes en ruine, leurs habitants massacrés, réduits en esclavage, ou, au mieux, poussés sur les routes de l’exil. Les lieux de cultes systématiquement incendiés, le patrimoine historique détruit, poursuivant le but d’éradiquer l’histoire et la culture des peuples qui vivaient en Irak et en Syrie avant la proclamation de l’Etat islamique. Les paysans chassés de leurs terres, dépouillés de leurs maigres biens... Les djihadistes venus de France ne sont pas de simples délinquants. Bien sûr, les principes de l’Etat de droit, rappelés par Nicole Belloubet, exigent que l’on juge chacun individuellement, afin d’établir ses responsabilités dans le crime. Les Français impliqués ne sauraient, pour autant, être dissociés de leurs complices. Les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité appellent une juridiction internationale, tant pour établir les faits que pour juger chaque criminel. La France perdrait tout honneur en protégeant des criminels français. Il lui revient d’agir pour que les crimes de Daech soient traduits devant un tribunal international, pour n’être pas recouverts par l’oubli et la négation. 

Guy Konopnicki pour Mariann, n°1090