dimanche 28 janvier 2018

Il s'en moque bien, lui, de la liberté...

  
   J’ai gardé le silence. Verkell avait touché un point sensible. Est-ce que je n’en étais pas arrivé aux mêmes conclusions, seul dans ma cellule ? Et qu’avais-je fait, sinon transiger, me soumettre ? J’avais appelé le gardien, j’avais voulu voir le directeur, j’avais été saisi de panique. J’ai demandé à Verkell :
     - Qu’est-ce que tu proposes ?
     - Rien. A moins que tu ne te sentes une vocation de saint ou de héros. Ou encore de truand. De hors-la-loi.
A cela aussi j’avais pensé.
     - Non.
     - Tu n’aimes pas les bourgeois mais par tes goûts, tes répulsions, tu es un détenu de leur système. Note que ce système est tellement souple, tellement indéterminé qu’il absorbe sans peine les gens comme toi. Il s’en sert même à l’occasion. Vous êtes un élément marginal mais très puissant de l’appareil bourgeois. La plupart des intellectuels et des artistes appartiennent à ton type. Ils sont révoltés, en rébellion, mais vaille que vaille ils travaillent pour les bourgeois, ils les enchantent et on leur fait fête.
     Je crois d’ailleurs que sans vous ils s’effondreraient vite et c’est pour cette raison que je déteste les gens de ton espèce. Vous êtes plus dangereux pour nous que le bourgeois. Celui-ci est un tiède. Il appartient à un vaste troupeau seulement avide de confort et de tranquillité. Il s’en moque bien, lui, de la liberté. Il préfère l’aisance, les températures moyennes, il ne supporte pas l’absolu. Par essence, il est conservateur et quand il pratique la vertu, il ne renonce pas pour autant au plaisir. Je te le dis, ceux de sa race se meuvent toujours dans les zones tempérées, ce qui va de pair avec leur art de transiger, de négocier. Ils préfèrent la loi à la force, la majorité à la puissance et regarde comment ils ont adroitement manipulé le suffrage universel. Ah, ils sont habiles, malins comme des diables. Ils connaissent toutes les parades et c’est logique, puisque pour eux il n’est jamais question que de survivre en préservant ce qu’ils ont hérité ou acquis.

L’homme de proie, Jean Hougron