jeudi 4 janvier 2018

"Il est trop tard pour être calme"

Un monde sans valeur
Le prix d'une marchandise quelconque exprime une valeur économique; celle-ci dépend du nombre d'heures de travail qui ont été nécessaires à sa production. Raison pour laquelle un avion de chasse vaut des milliards de fois plus qu'une flûte à bec. Pour fonctionner correctement, une économie de marché doit mobiliser toujours plus de travail productif, c'est-à-dire du travail mis en œuvre pour rentabiliser le capital des entreprises (les "machines", toujours plus nombreuses), afin de garantir les taux de profit, ce que rapporte chaque euro investi.  Pour que la stabilité des institutions économiques soit assurée, il faut donc de la croissance. Et c'est pourquoi de par le monde, des millions de travailleurs ont dû, et doivent encore, travailler douze heures par jour, à un rythme inhumain. A compter de la fin des années 1960, la productivité du travail est tellement importante que le nombre d'heures travaillées collectivement devient insuffisant pour valoriser le capital accumulé par les entreprises. Sur notre planète économie, il n'y a plus assez de travail pour rentabiliser le capital. La "révolution numérique" n'arrange rien : le nombre d'heures travaillées diminue fortement, irrémédiablement. Catastrophe, le taux de profit plonge, les investissements chutent, la croissance économique se retourne, le chômage croît. La dislocation de l'économie de marché a commencé.
Que faire ? Les grandes entreprises ont cherché le travail là où il était le moins cher (Chine, Inde, Brésil...) afin de restaurer les taux de profit. Vain espoir: les montants de capital à valoriser demeuraient trop élevés. Alors il y eut la bulle spéculative mondiale pilotée par les Etats. De quoi s'agit-il ? D'une création d'argent sans précédent, déraisonnable et absolument nécessaire...

Au secours la spéculation !
Une entreprise s'endette (création d'argent) pour acheter 10 millions de dollars de titres financiers ; elle les revend bientôt 11 millions (nouvel endettement des acheteurs). Son bénéfice servira à une nouvelle opération financière, mais aussi, par exemple, à la consommation des actionnaires. La plus grande partie de l'argent créé par l'endettement à des fins spéculatives reste garée sur les marchés financiers, mais l'argent qui "redescend sur terre" fait tourner l'économie (investissement, production, emploi, consommation). Ce sera la vague de croissance économique des années 1980-2007. Conclusion : c'est la bulle spéculative qui fut le principal soutien de la croissance mondiale ces dernières décennies. Mais que valent les titres financiers dans un tel mouvement ? Rien d'autre que la confiance qu'ont les autres acteurs du marché dans la poursuite de la hausse de prix... Et seule celle-ci permet le remboursement des emprunts. A partir de 2007, en Occident, les défauts de paiement sur le marché des crédits hypothécaires aux Etats-Unis provoquent l'explosion de la bulle : les dettes ne peuvent plus être remboursées à cause de la baisse des prix des titres financiers. Depuis, les éléments de la catastrophe s'enchaînent. 

Gouffre
Il est maintenant évident que l'argent créé par la bulle financière ne vaut rien car il ne correspond à aucune valeur économique, à aucun travail. Il n'a certes jamais rien valu mais maintenant plus personne ne peut faire semblant du contraire. Une crise financière, c'est la chute vertigineuse des valeurs spéculatives des titres financiers et donc de l'économie marchande qu'elles soutenaient. Mais la crise économique n'a pas son origine dans la finance ou dans les banques. Pas du tout. La folie de la finance n'est que la conséquence de la crise de l'économie : l'impossibilité de continuer à faire des profits et de la croissance sans le soutien de la bulle spéculative. En 2006, officiellement, la moitié des entreprises multinationales américaines était de nature spéculative...
Après le krach, pour éviter la dégringolade, les grands Etats ont été contraints de créer des milliers de milliards (!) de dollars et d'euros pour financer banques et entreprises qui sinon auraient peut-être toutes fait faillite. Faut-il une preuve supplémentaire de leur état de mort clinique ? Mais malgré la création de telles sommes d'argent, nos économies de marché sont incapables de faire à nouveau de la croissance économique. Nos dirigeants ne dirigent plus rien, et le disent : "Il n'y a plus de temps disponible pour résoudre les problèmes de l'Eurozone et éviter une récession mondiale" (Financial Times, 24-9-2011). En Europe, l'économie grecque s'enfonce la première parce qu'elle est la plus fragile. Mais les autres suivront. Nos banques, nos compagnies d'assurance, nos entreprises, nos Etats ne disposent comme actif que de papier sans valeur. Tôt ou tard surviendra une terrible récession mondiale, une très forte chute du PIB. Mais c'est pas grave, diront peut-être les tristes "critiques du PIB", il ne représente pas la vraie richesse... 
Quitte à faire bondir d'autres rédacteurs du journal, je rappelle ici que ces enchaînements dramatiques n'ont rien à voir avec le pic pétrolier. Certes, le pic des ressources est là et va encore compliquer les choses. Mais si, par catastrophe, le pétrole coulait à nouveau à flot et à bas prix, rien ne serait fondamentalement modifié.

Violences à tous les étages
Et maintenant ? L'impossibilité pour les êtres humains qui ne demandaient qu'à s'identifier au modèle marchand - un bon salaire, une grosse voiture - peut les pousser à détester ce qui en eux et hors d'eux ne peut plus, ne veut plus, jouer le jeu. Les drogues diverses, l'abrutissement numérique, les dépressions, les suicides ont de très beaux jours devant eux...
Denis Baba pour La décroissance N°84