vendredi 29 décembre 2017

Tout doit désormais entrer dans la sphère du rentabilisable


Il faut surtout maintenir le règne de l’économie par-delà l’extinction du salariat. Cela passe par le fait que, s’il y a de moins en moins de travail, tout n’en soit que plus médié par l’argent, fût-ce dans des quantités infimes. A défaut de travail, il faut maintenir la nécessité de gagner de l’argent pour survivre. Quand bien même un revenu universel serait un jour instauré, ainsi que le recommandent tant d’économistes libéraux, il faudrait que son montant soit suffisant pour ne pas mourir de faim, mais absolument insuffisant pour vivre, même chichement. Nous assistons à une passation de règne au sein de l’économie. A la majestueuse figure du Travailleur succède celle, rachitique, du Crevard – car pour que l’argent et le contrôle puissent s’infiltrer partout, il faut que l’argent partout manque. Tout, désormais, doit être l’occasion de générer un peu de monnaie, un peu de valeur, de faire « un petit billet ». L’offensive technologique en cours doit aussi se comprendre comme une façon d’occuper et de valoriser ceux que le travail salarié ne permet plus d’exploiter. Ce qui est trop rapidement décrit comme l’ubérisation du monde se déploie de deux manières très différentes. D’un côté, Uber, Deliveroo et consorts donc, cette offre de travail non qualifié nécessitant pour tout capital que sa vieille bécane. Chaque conducteur est libre de s’auto-exploiter autant qu’il le souhaite, en sachant qu’il devra rouler aux alentours de cinquante heures par semaine s’il espère gagner l’équivalent du Smic. Et puis il y a Airbnb, Blablacar, les sites de rencontres, le « co-working », et même à présent le « co-homing » ou le « co-stockage », et toutes ces applications qui permettent d’étendre à l’infini la sphère du valorisable. Ce qui se joue dans « l’économie collaborative », avec ses inépuisables possibilités de valorisation, ce n’est pas seulement une mutation de la vie – c’est une mutation du possible, une mutation de la norme. Avant Airbnb, une chambre inoccupée à la maison était une « chambre d’ami » ou une pièce libre pour un nouvel usage, c’est désormais un manque à gagner. Avant Blablacar, un trajet seul dans sa voiture était une occasion de rêvasser, ou de prendre un autostoppeur, ou que sais-je, c’est désormais une occasion de faire un peu de fric passée à la trappe, et donc économiquement parlant un scandale. Il faut que sans cesse et à tout point de vue nous soyons en train de compter. Que la crainte de « rater une opportunité » soit l’aiguillon de la vie. L’important n’est pas de travailler pour un euro de l’heure ou gagner quelques centimes en scannant des contenus pour Amazon Mechanical Turk, mais ce sur quoi cette participation pourrait un jour déboucher. Tout doit désormais entrer dans la sphère du rentabilisable. Tout devient valorisable dans la vie, même ses déchets. Et nous-mêmes, devenons des crevards, des déchets. Si une part grandissante de la population est destinée à être exclue du salariat, ce n’est pas pour lui laisser le loisir d’aller chasser les pokemons le matin et pêcher l’après-midi. L’invention de nouveaux marchés là où on ne les supposait pas l’année précédente illustre ce fait si difficile à faire comprendre à un marxiste : le capitalisme ne consiste pas tant à vendre ce qui est produit qu’à rendre comptabilisable ce qui ne l’est pas encore, à rendre évaluable ce qui la veille encore semblait absolument inappréciable, à créer de nouveaux marchés : là est sa réserve océanique d’accumulation. Le capitalisme, c’est l’extension universelle de la mesure

Comité invisible, Maintenant