mardi 26 décembre 2017

Pourquoi il faut relire Kerouac


La réponse paraîtra évidente à ses admirateurs. Pourtant, les clichés sur l’œuvre de l'Américain sont coriaces : un jeune beatnik tout juste bon à vider des bouteilles de whisky en parcourant les États-Unis en voiture avec ses amis drogués et clochardisés, tel Dean Moriarty, le sauvage et superbe protagoniste de "On the Road" ("Sur la route"). Mais, lorsque l'on prend le temps de "vivre" son écriture, tout bascule : Kerouac livre des récits crus et directs, comme si la littérature n'était que la réécriture de sa vie. Il avait pour technique les jets de phrases, lâchées dans des moments de rédaction irrépressibles, presque violents. Écartez chapitres et paragraphes, au diable les contraintes ! C'est ainsi qu'il écrivit "Sur la route" (sur un rouleau de papier de 30 mètres et en trois semaines) et c'est ainsi qu'on le lui refusa. Après maintes retouches, on put lire ce fabuleux récit où la route est moins un moyen de voyager qu'une métaphore du cheminement spirituel. Les personnages s'en vont, reviennent et repartent, toujours tout droit, de New York à San Francisco, de Denver à Los Angeles. Rouler, il faut rouler. Pourvu qu'on fasse corps avec cette route, véritable sentier vers la sagesse. L'ouvrage tel qu'il a été initialement écrit est paru ce mois de juin dans une fort bonne traduction. Nous pouvons enfin lire Kerouac comme il l'a désiré, sans s'arrêter, dans un souffle rapide, unique et limpide, à la manière d'un solo de saxophone.

Le Point n° 1978