jeudi 28 décembre 2017

Ce qu’on appelle aujourd’hui un homme distingué est précisément celui qui ne se distingue en rien

Pour moi, je souhaiterais m’asseoir tous les jours à la table de vieux moines ou de jeunes officiers amoureux de leur métier. La conversation d’un brave châtelain-paysan ne me déplaît pas non plus, parce que j’aime les chiens, la chasse, l’affût des bécasses au printemps. Quant aux potentats du haut commerce, discutant du dernier Salon de l’automobile ou de la situation économique du monde, ils me font rigoler. Au large ! Au large ! Ce qu’on appelle aujourd’hui un homme distingué est précisément celui qui ne se distingue en rien. Comment diable peut-on les distinguer ? Après quinze jours de vie commune, sur le Normandie par exemple, et pourvu qu’on ait dans sa jeunesse convenablement dressé l’animal, impossible de savoir si son papa vendait des cravates à la sauvette ou administrait le Creusot. Bref, n’importe quel brave homme, ouvrier ou paysan, qui ose être ce qu’il est, parle à sa guise, se tait s’il n’a rien à dire, me paraît beaucoup plus distingué que ces pauvres ombres qui savent leur rôle sur le bout du doigt, mais qui seraient incapables d’y changer le moindre mot sans risquer de recevoir une paire de claques... 

Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la Lune