vendredi 15 décembre 2017

Ce n’est pas juste socialement que le travail a perdu son éclat et sa centralité, c’est existentiellement


Durant le conflit déclenché par la loi Travail, il aura été question de Gouvernement, de démocratie, de 49 al 3, de Constitution, de violence, de migrants, de terrorisme, de tout ce qu’on voudra, mais à peine du travail lui-même. En comparaison, en 1998, lors du « mouvements des chômeurs », il n’avait paradoxalement été question que de cela, même si c’était pour le refuser. Il n’y a pas si longtemps lorsqu’on rencontrait quelqu’un, il était encore naturel de lui demander : « Alors, vous faites quoi dans la vie ? ». Et la réponse venait elle aussi assez naturellement. On arrivait encore à dire quelle position on occupait dans l’organisation générale de la production. Cela pouvait même servir de carte de visite. Entre-temps, la société salariale a tellement implosé que l’on évite, désormais, ce genre de questions, qui tendent à installer la gêne. Tout le monde bricole, débrouille, essaie, bifurque, fait une pause, reprend. Ce n’est pas juste socialement que le travail a perdu son éclat et sa centralité, c’est existentiellement

De génération en génération, nous sommes de plus en plus nombreux à être surnuméraires, à être « inutiles au monde » - au monde, en tout cas, de l’économie. Depuis soixante ans qu’il y a des gens comme Wiener qui prophétisent que l’automation et la cybernétisation vont « produire un chômage en comparaison duquel les difficultés actuelles et la crise économique des années 1930-36 paraîtront une bonne plaisanterie », il fallait bien que ça finisse par arriver. Aux dernières nouvelles, Amazon médite d’ouvrir aux États-Unis 2 000 supérettes intégralement automatisées, sans caisse et donc sans caissières, sous contrôle total, avec reconnaissance faciale des clients et analyse en temps réel de chacun de leurs gestes. En entrant, on fait bipper son smartphone sur une borne et ensuite on se sert. Ce que vous prenez est automatiquement débité de votre compte Premium grâce à une application, et ce que vous remettez en rayon recrédité. Cela s’appelle Amazon Go. Dans cette dystopie marchande d’avenir, il n’y a plus d’argent liquide, plus de queue, plus de vol et presque plus d’employés. On prévoit que ce nouveau modèle devrait bouleverser tout le domaine de la distribution, le plus gros pourvoyeur d’emplois aux Etats-Unis. A terme, c’est ¾ des emplois qui devraient disparaître dans le secteur des magasins de proximité. D’une manière plus générale, si l’on s’en tient aux prévisions de la Banque mondiale, à l’horizon de 2030, c’est 40% de la masse d’emplois existants dans les pays riches qui, sous la poussée de « l’innovation », auront disparu. « Nous ne travaillerons jamais » était une bravade de Rimbaud. C’est en passe de devenir le constat lucide d’une entière jeunesse. 

Comité invisible, Maintenant