vendredi 1 décembre 2017

Avec la fragmentation sans fin du monde s’accroît aussi vertigineusement l’enrichissement qualitatif de la vie


Subi, le processus de fragmentation du monde peut acculer à la misère, à l’isolement, à la schizophrénie. Il peut s’éprouver, dans la vie des êtres, comme une pure perte. La nostalgie nous envahit alors. L’appartenance est tout ce qu’il reste à ceux qui n’ont plus rien. Au prix d’admettre la fragmentation comme point de départ, elle peut aussi bien donner lieu à une intensification et une pluralisation des liens qui nous font. Fragmentation ne signifie pas alors séparation, mais chatoiement du monde. Avec le recul, c’est plutôt le processus « d’intégration à la société » qui se révèle avoir été une lente déperdition d’être, une séparation continuée, un glissement vers toujours plus de vulnérabilité, et d’une vulnérabilité toujours plus maquillée. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes illustre ce que peut signifier le processus de fragmentation du territoire. Pour un État territorial aussi ancien que l’État français, qu’une portion de terre s’arrache au continuum national pour entrer en sécession et s’y installer durablement, prouve amplement que celui-ci n’existe plus sur le même mode que par le passé. Une telle chose eût été inimaginable sous de Gaulle, Clémenceau ou Napoléon. A l’époque, on aurait envoyé l’infanterie trancher la question. Maintenant, on nomme une opération « César », et l’on bat en retraite face à une guérilla des bocages. [...] Le processus de fragmentation du territoire national, à Notre-Dame-des-Landes, loin de constituer un détachement du monde, n’a fait que multiplier les circulations les plus inattendues, les plus planétaires comme les plus voisines. Au point de se dire que la meilleure preuve que les extraterrestres n’existent pas, c’est qu’ils n’ont pas pris contact avec la ZAD. A son tour, l’arrachement de ce morceau de terre induit sa propre fragmentation intérieure, sa fractalisation, la multiplication des mondes en son sein, et donc des territoires qui y coexistent et s’y superposent. De nouvelles réalités collectives, de nouvelles constructions, de nouvelles rencontres, de nouvelles pensées, de nouveaux usages, de nouveaux venus en tous sens, avec les confrontations nécessairement induites par le frottement entre les mondes et les façons d’être. Et de là, une intensification considérable de la vie, un approfondissement des perceptions, une prolifération d’amitiés, d’inimités, d’expérience, d’horizons, d’histoires, de contacts, de distances – et une grande finesse stratégique. Avec la fragmentation sans fin du monde s’accroît aussi vertigineusement l’enrichissement qualitatif de la vie, la profusion des formes, pour peu que l’on s’attache à la promesse de communisme qu’elle contient. 

Comité invisible, Maintenant