jeudi 23 novembre 2017

[Nos racines] Vieux meubles et antiquités au XXIe siècle, disparition des derniers restes de l'ancien monde

Si nous nous devons de nous protéger d'un certain conservatisme ou d'une mythification du monde ancien, dont se glorifient certains milieux bourgeois, nous devons aussi savoir préserver notre patrimoine. Le préserver non pas pour le mettre sous cloche ou dans des musées, mais le garder pour continuer à le faire vivre, à apprendre à son contact pour que notre génération et celles qui viendront après nous, continuions à façonner l'histoire de l'art français. Afin que nous soyons à la fois ancrés dans le passé et les yeux grands ouverts vers l'avenir.

L'historien Grégoire Gonin dissèque le sens de la décote du marché des antiquités, qu'il juge symbolique de l'évolution de notre rapport au passé

Le 47e Salon des antiquaires et des arts du XXe siècle (l’adjonction, significative, date de 2012) de Lausanne, qui devait ouvrir ses portes le 18 novembre, est reporté à l’an prochain, formule new look à la clef. Une annonce qui n’a guère défrayé la chronique. A l’aube du demi-siècle d’existence du syndicat organisateur, il s’agit pourtant du symbole le plus marquant d’un mouvement de fond touchant un secteur en perte de vitesse, dont on tâche ici de mesurer l’ampleur, de saisir les causes et de dégager la portée. Peut-on parler d’un point de non-retour culturel et patrimonial?
Après Berne, Bâle et Zurich, c’est donc au tour de la dernière foire aux antiquités d’importance nationale de se trouver en difficulté. En 1990, la manifestation vaudoise séduisait 68 exposants, le double d’il y a douze mois, où l’on consigne dix mille visiteurs, contre le triple à l’âge d’or du salon.

Une époque qui semble lointaine

Les effectifs des membres des différents syndicats s’érodent, et les commerces disparaissent les uns après les autres. Le décès, fin septembre, du dernier représentant d’une lignée de marchands bâlois remontant à la fin du XIXe siècle apparaît emblématique.
L’époque semble lointaine où, comme en vieille ville de Berne, les antiquaires foisonnaient, tels les magasins d’optique et de télécommunications ou les lounge bars actuels. Les brocantes n’échappent pas non plus au phénomène: à Lausanne, Bellerive a démonté son chapiteau en 2013, Morges, repêchée in extremis cet automne, connaît une baisse drastique de sa fréquentation, et Nyon souffre d’un manque de relève chez les organisateurs.

Rapport nostalgique au passé

Les maisons de ventes aux enchères semblent se tirer d’affaire dans leur ensemble, mais, à y regarder de plus près, les parts de la maroquinerie ou de la bijouterie relèguent dans l’ombre les antiquités «classiques» (mobilier, orfèvrerie, céramique, étain, gravures, etc.) d’avant 1830 et la Révolution industrielle. Et, à Lucerne, l’historique Galerie Fischer n’organisera plus que des ventes privées.
Une direction inverse, contradictoire, se dessine toutefois depuis une dizaine d’années dans le rapport nostalgique au passé, dont témoignent le succès des Journées du patrimoine, l’engouement du public pour les musées et les manifestations de jadis (un pique-nique vient d’attirer la foule au Musée national à Prangins) ou les émissions TV consacrées à la «vie de château». Sans doute suffit-il désormais de voir et non d’avoir.

Basculement dans l'ère numérique

Le non-renouvellement de la clientèle bourgeoise traditionnelle explique en large partie la décote de l’art ancien. Le basculement progressif dans l’ère numérique depuis deux décennies accentue la distanciation d’avec les pratiques dominantes entamée à la fin des années 1960. Le déplacement du goût vers le contemporain ne fait aucun doute non plus.
Très schématiquement, la constitution d’un «portefeuille artistique» à l’aide d’art advisors dans un secteur d’investissement spéculatif remplace le savoir de l’amateur-collectionneur de naguère. En 1886, les frères Goncourt tançaient les parvenus: «Il y a des collections d’objets d’art qui ne montrent ni une passion, ni un goût, ni une intelligence, rien que la victoire brutale de la richesse.»

Dématérialisation de la vie quotidienne

La configuration des appartements modernes, leurs grandes baies vitrées concourent également à la dématérialisation de la vie quotidienne. A quoi bon d’ailleurs bibliothèques-vitrines ou commodes quand disques et livres se digitalisent? La frénésie consumériste des nouvelles technologies ou l’hystérie des voyages priment dorénavant sur les biens meubles «faits pour la vie». La transmission d’un patrimoine familial, le rapport au temps long, le principe même de collection, l’économie circulaire de la restauration-réparation se trouvent frappés d’obsolescence ou de caducité sociales, malgré les incantations à la durabilité.
Retours et oublis jalonnent l’histoire de l’art, et prévoir une nouvelle vogue des antiquités ou la survie des commerces en dur relève de la futurologie. La numérisation des stocks, visibles par simple clic, suppléera-t-elle la culture du regard et la sensorialité des œuvres d’art?

Signification de la rupture

Mieux vaut esquisser la signification de cette rupture. Frappe tout d’abord la rapidité de l’affaissement. Le glissement sémantique des «antiquités» au «marché de l’art» dominé par le contemporain atteste pour sa part de l’«économicisation» galopante des biens culturels. Le désintérêt pour la conservation des pièces de famille, la fin d’une culture de la transmission portent la marque de l’individualisme tout-puissant.
En définitive se pose la question de l’identité (mouvante par essence), du lien et des racines. Glisse-t-on sciemment ou subrepticement vers la tyrannie du temps court et une société de l’amnésie? Récemment les linguistes Alain Rey et Gilles Siouffi s’interrogent en des termes similaires dans De la nécessité du grec et du latin, ajoutant la notion de responsabilité: «Cette génération sera-t-elle celle qui va prendre sur elle de ne plus assurer pour ses enfants cette transmission?»

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