lundi 20 novembre 2017

Internet est mort, vive le Trinet ?


Google, Facebook et Amazon se sont accaparés le Web. Cette domination était loin d’être aussi écrasante il y a encore quatre ans, et semble non seulement bien partie pour durer, mais devrait signer la mort d'un Web fondé sur la diversité et la liberté, comme le démontre le développeur brésilien André Medeiros - dit André Staltz - dans un post publié sur Medium. Nous nous dirigeons, à ses yeux, vers l'avènement d’un « Trinet » aux allures de dystopie.


« J’ai inventé le Web, mais vous tous avez contribué à en faire ce qu’il est aujourd’hui », lançait en mars dernier Tim Berners-Lee. Le père du Web s’inquiétait alors de la triple menace pesant sur sa création, pointant la perte de contrôle de nos données personnelles, l’enjeu des fake news et l’industrie de la publicité politique en ligne. « Tim lui-même assure que le Web est en train de mourir », souligne André Staltz. Mais le développeur brésilien a, lui, daté très précisément le « début de la fin » : le Web est mort en 2014.

Les visites des site web n’ont pas chuté. Le nombre d’utilisateurs non plus, au contraire : la progression est constante. Mais une rupture fondamentale s’est jouée ces quatre dernières années, avec la montée en puissance de trois acteurs : Facebook, Google et Amazon.

La naissance du triumvirat 


« Facebook et Google ont désormais une influence directe sur 70 % du trafic Internet » - rappelons ici qu’Internet désigne le réseau et que le Web en est sa principale application, le partage de fichiers ou la messagerie instantanée étant quelques-uns de ses autres usages - et la domination est particulièrement flagrante sur les médias, avec un basculement notable de la suprématie de Google à celle de Facebook, comme nous l’évoquions déjà récemment : avec Facebook Paper, puis Facebook Instant Articles, le réseau social de Zuckerberg s’est imposé comme source de trafic n°1 pour les médias, et une forme de dépendance s’est très rapidement installée.


Comment Facebook a doublé Google comme principal relais pour les contenus médiatiques.

Au-delà de leur position double de sauveur/fossoyeur des médias, « Facebook et Google ne sont plus du tout les mêmes entreprises qu’il y a 4 ans », et André Staltz prend le temps de revenir sur l’origine de cette transformation. Après avoir longtemps tenté de rester dans la course du Web social, avec Google Wave, Google Buzz, Orkut ou Google+, Google a fini par lâcher. Tout comme Facebook a lâché la recherche en abandonnant Bing, le moteur de recherche de Microsoft, qu’elle avait initialement intégré à son propre service de recherche.

Chaque entreprise a misé pleinement sur ce qu’elle faisait le mieux : le social pour Facebook (qui a racheté Whatsapp, Instagram...), l’intelligence artificielle pour Google, et elles ont ainsi cessé d’être concurrentes directes. Quant à Amazon, sa montée en puissance spectaculaire a été bien expliquée par Scott Galloway et se traduit par un chiffre récent : aux Etats-Unis, sa part sur le marché du e-commerce doit atteindre 43,5 % en 2017, contre 38 % l'année précédente.

« Les fournisseurs d’accès à Internet fourniront un accès moins cher à Google, Facebook et Amazon, et l'accès complet au Web sera plus cher »


La bataille de la neutralité, déjà perdue ?

Se pose alors la question de la mort du Web. En quoi laisser ce triumvirat aux commandes met-il le Web en péril ? D’abord parce qu’in fine, les 30 % du Web qu’ils ne maîtrisent pas devraient finir par être écrasés, assure André Staltz. La diversité du Web a permis à de multiples entreprises d’innover et de prospérer, à des communautés de grandir, à des sites indépendants d’être hébergés un peu partout, puis « à partir de 2014, nous avons commencé à perdre les bénéfices de la diversité d’Internet, en termes d’infrastructures et d’économie ».

Le développeur extrapole ensuite « à partir des stratégies exprimées par les cadres de Google, Facebook et Amazon », et décrit une bataille pour la neutralité du Net « que nous avons toutes les chances de perdre ».

« À cause de la demande du marché, les fournisseurs d’accès à Internet fourniront un accès moins cher à Google, Facebook et Amazon, et l’offre sera plus chère pour un accès complet au Web ». Comme le souligne André Staltz, c’est déjà le cas : le Portugal vient de décider de laisser faire le marché et d’offrir des forfaits Internet à la carte, chacun étant libre de n’avoir accès qu’à des applications de messagerie ou des réseaux sociaux pour moins cher.

Rappelons aussi la tentative de Facebook qui avait voulu proposer en Inde, où seulement 1 Indien sur 6 est connecté à Internet, son projet Free Basics, qui permettait d'accéder à une partie d'Internet de manière gratuite : le projet avait finalement été très décrié puis bloqué, parce qu'il était une manière de privilégier l'accès aux services de Facebook.


Mark Zuckerberg présente le programme Free Basics. Crédits : The Indian Express.

Dans un tel scénario, « les petites entreprises ne seraient plus incitées économiquement à avoir leurs propres sites, et migrer vers des pages Facebook pourrait avoir plus de sens. Les petits sites de e-commerce serait rachetés par Amazon ou feraient faillite. Et parce que la plupart des internautes ne pourraient pas avoir accès à l’ensemble des sites, Google n’aurait que peu d’intérêt à continuer d’être ce pont entre les utilisateurs et les sites ».

Le Web, pour quoi faire ?


Plus facile à percevoir dès aujourd’hui, plus palpable, et plus fréquemment discuté, l’autre signe de la mort du World Wide Web, c’est que Facebook, Google et Amazon grandissent toujours plus en dehors des frontières du Web. Il suffit de voir les Amazon Echo ou Google Home pulluler, écouter Google expliquer que l’avenir du search est dans la recherche vocale et dans l'intelligence artificielle, ou voir comme la plus jeune génération se contente de communiquer sur mobile, sur les applications de messagerie, sans jamais passer par un navigateur web.


Google sur le chemin de l'Apple-ification, et dans le développement d'un univers qui se passe du Web.

En suivant une trajectoire qu’André Staltz appelle une « Apple-ification » - parce qu'ils construisent des écosystèmes fermés, deviennent des entreprises de hardware et soignent le marketing de leur design - les trois géants vont de plus en plus contourner le Web et créer de  « nouveaux espaces virtuels où la data est créée et partagée ». C’est la stratégie que mène Facebook depuis dix ans en misant sur la réalité virtuelle et la réalité augmentée.

Ce qui nous amène au concept de « Trinet ». « Internet survivra plus longtemps que le Web », et Google, Facebook et Amazon continueront à dépendre des câbles sous-marins qui les alimentent et dont nous vous parlions récemment. « Mais beaucoup d’aspects d’Internet pourraient perdre leur pertinence, et l’infrastructure pourrait être optimisée seulement pour le trafic Google, le trafic Facebook et le trafic Amazon : ce qui ne formerait plus un réseau des réseaux mais simplement un réseau de trois réseaux, soit le Trinet ».

« 25 ans de Web nous ont habitués à des libertés fondamentales que l’on croit acquises »

Sur le long terme, poursuit André Staltz, « soutenir le vieil Internet et le vieux Web pourrait être coûteux, et il pourrait être bénéfique de couper l'accès au Web dans sa version complète ». On pourrait avoir accès au vieil Internet à travers le Trinet, de la même façon que les nostalgiques d'aujourd'hui peuvent avoir accès à Windows 95.

« Vingt-cinq ans de Web nous ont habitués à des libertés fondamentales que l’on croit acquises », tranche le développeur. Nous avons oublié combien l'anonymat est précieux, tout comme l'est la possibilité de contrôler ce que nous partageons, ou celle de lancer une start-up qui ait ses propre serveurs, indépendamment de Google. « Sur le Trinet, si vous êtes bannis de Google et Facebook, vous n'aurez pas d'alternative ». Plus personne ne garantira votre droit d'accès à Internet. Les entreprises privées n'auront aucune obligation de vous fournir ce qu'un pays comme l'Estonie est allé jusqu'à ériger en droit de l'Homme. « Beaucoup d'entre nous nous réveillerons pour comprendre cette tragédie une fois qu'elle sera devenue réalité », conclut le développeur brésilien, dans un ultime élan d'enthousiasme.


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