jeudi 30 novembre 2017

Ce que refuse Bernanos dans la démocratie, ce sont ces libertés démocratiques, qui, pour être sans cesse invoquées, n’en sont pas moins purement formelles pour les citoyens des démocraties

Ce que refuse Bernanos dans la démocratie, c’est ce qui lui paraît relever en elle du verbalisme ou de l’hypocrisie, ce sont, par exemple, ces libertés démocratiques, qui, pour être sans cesse invoquées, n’en sont pas moins purement formelles pour les citoyens des démocraties. « La liberté de pensée, par exemple, est une grande chose. Mais si les citoyens profitent de ce que cette liberté leur est garantie par la Constitution pour ne plus penser du tout, c’est-à-dire pour justifier leur conformisme, pour adopter successivement toutes les opinions favorables au développement de leurs affaires, la liberté de pensée ne sera bientôt plus qu’une formule exploitée dans les meetings par des imposteurs ». A l’époque où Bernanos écrit ces lignes, la propagande alliée rend volontiers hommage à la démocratie anglaise, mais il préfère saluer lui-même « la monarchie anglaise, la tradition anglaise qui avait fait l’homme anglais, bien avant que le mot de démocratie fût entré dans le vocabulaire familier... ». Il comprend que M. Roosevelt soit démocrate, mais il refuse d’être dupe de l’état du monde moderne, il refuse de considérer les citoyens des démocraties comme des hommes libres, alors qu’ils mériteraient plutôt le nom d’administrés. « On aura beau me dire qu’il est préférable qu’une dictature mène à l’autre, que des contribuables habitués à trembler devant un guichet ou à déchiffrer avec angoisse, la sueur au front, les ukases incompréhensibles d’un tas de führers anonymes font, un jour ou l’autre, d’excellent bétail pour les troupeaux totalitaires. J’ajouterai même que par haine de la dictature hypocrite des bureaux, il arrive que des hommes violents rêvent de se donner un maître, un maître vivant, dans les veines duquel coule du sang et non de l’encre ». Jamais Maurras n’a été plus loin lorsqu’il montrait comment le régime des partis pouvait aboutir très naturellement au régime du parti unique. 

Paul Sérant, Les dissidents de l’Action française