mercredi 11 octobre 2017

Les chevaux de Troie de l’ingérence américaine forment une myriade de petits ruisseaux convergeant dans la grande rivière des révolutions colorées


Les chevaux de Troie de l’ingérence américaine forment une myriade de petits ruisseaux convergeant dans la grande rivière des révolutions colorées (ou de couleur). De quoi s’agit-il ? De la forme postmoderne du coup d’Etat : multicolore, festif, jeune, sympa, féministe, adapté à la société de consommation et du spectacle, et ayant écarté les signes extérieurs d’autoritarisme du putsch de colonels à l’ancienne. Evidemment, derrière leur image souriante et compassionnelle, ces fausses insurrections spontanées conservent un but inchangé, qui est de renverser les régimes politiques considérés indésirables. Une revue non exhaustive : printemps de Pékin, place Tiananmen (1989), printemps de Damas, Syrie (2000), révolution des bulldozers, Serbie (2000), révolution des roses, Géorgie (2003), révolution orange, Ukraine (2004), du cèdre, Liban (2005) des tulipes, Kirghizstan (2005), bleue ou « en jean », Biélorussie (2005), de safran, Birmanie (2007), des neiges, Russie (2011), de jasmin ou « printemps arabe », Tunisie, Libye, Egypte, Syrie (2011), du vinaigre, Brésil (2013), des parapluies, Hong Kong (2014), de la dignité ou « EuroMaïdan », avec sa déclinaison motorisée « AutoMaïdan », ou simplement « Maïdan », Ukraine (2014). Les méthodes appliquées étant les mêmes, on peut y ajouter les troubles ayant agité de façon assez coordonnée divers pays en 1968 : printemps de Prague en Tchécoslovaquie, Mars 68 en Pologne, Mai 68 en France, émeutes de Pâques en Allemagne, bataille de Valle Giulia en Italie, etc. 

Le sociologue Saul Alinsky (1909-1972) est souvent crédité de la paternité de l’idée de révolution colorée. Maître à penser d’Hillary Clinton et de la Nouvelle gauche des années 60, il a contribué à faire avancer la pratique de l’ingénierie sociale avec ses études sur la mécanique du lien social – comment le créer, comment il se défait – la construction de communautés (team building) et la désorganisation sociale. Le théoricien le plus connu de la révolution colorée reste cependant Gene Sharp, politologue américain, fondateur de l’institut Albert Einstein affilié aux Affaires étrangères des USA, qui publiait en 1994 From Dictatorship to Democracy (De la dictature à la démocratie). Ce livre se présente comme un manuel scientifique de déstabilisation et de renversement non violent des dictatures – la révolution sera théoriquement zéro mort – procédant par la création d’un mouvement social pacifique, mais suffisamment massif et coordonné pour ébranler un régime politique jugé indésirable. Les grands principes définis par Gene Sharp relèvent aussi de l’ingénierie sociale : imiter la spontanéité (astroturfing), faire monter la défiance envers le pouvoir, viser systématiquement ses point faibles, trianguler les situations, etc. En revanche, la question des moyens financiers et logistiques dont les révolutionnaires ont besoin est peu traitée et n’est posée que dans sa relation à l’étranger : « De plus, une assistance internationale, financière ou prenant la forme d’aide dans le domaine de la communication peut être fournie directement aux forces démocratiques. [...] Déterminer à l’avance le genre d’assistance extérieure qui serait souhaitable pour soutenir telle ou telle campagne particulière ou la lutte générale de libération. Comment mobiliser et utiliser au mieux l’aide extérieure sans dépendre de facteurs externes instables ? Il faut prêter attention à des groupes extérieurs qui peuvent être susceptibles d’aider le mouvement et de mener une action appropriée, comme les organisations non gouvernementales (mouvements sociaux, groupes religieux ou politiques, syndicats ouvriers, etc.), les gouvernements et/ou les Nations unies et ses différents corps »*. 

*Gene Sharp, De la dictature à la démocratie – Un cadre conceptuel pour la libération, L’Harmattan, 2009, pp. 81-86. 

Lucien Cerise, Retour sur Maïdan. La guerre hybride de l’OTAN