lundi 2 octobre 2017

J’en ai assez, Monsieur Roosevelt, de m’entendre répondre qu’en reniant les démocrates, je fais le jeu des totalitaires

Si la lutte contre les régimes totalitaires a conduit Maritain à accepter le mot de démocratie, à reconnaître comme légitime l’idée de croisade des démocraties, Bernanos, pour sa part, ne peut se résoudre à l’imiter. « J’en ai assez, cher M. Roosevelt, d’entendre opposer, même par M. Maritain, les démocraties aux dictatures. La démocratie n’oppose aucune défense aux dictateurs, voilà la vérité. Toute démocratie peut d’un moment à l’autre faire une crise de dictature, comme on fait une crise d’appendicite, et le tempérament national n’y peut rien. Il n’y a pas de peuple plus différent du peuple allemand que le peuple italien, et pourtant si l’autre était né loup, le second s’est transformé très facilement en hyène ou en chacal. A ce point de la démonstration, j’en ai assez, Monsieur Roosevelt, de m’entendre répondre qu’en reniant les démocrates, je fais le jeu des totalitaires. Si je n’ai le choix qu’entre ces deux formes de créations du monde moderne, c’est sa faute et non la mienne ». Bernanos n’admet pas qu’on lui oppose la Déclaration des droits, car « la démocratie n’est pas plus la déclaration des droits que la dictature cléricale du général Franco n’est l’Évangile », la démocratie est « la forme politique du Capitalisme dans le même sens que l’âme est la forme du corps selon Aristote, ou son Idée selon Spinoza ». Et il ajoute que si vraiment la démocratie de demain doit être différente de l’ancienne, il est préférable alors de lui donner un autre nom. Si les peuples européens, depuis vingt ans, ont éprouvé le besoin de totalitarisme, c’est qu’ils étaient dégoûtés de la liberté démocratique, car la démocratie « prétendait donner la liberté comme on donne l’amour dans certaines maisons. Et dès lors, le mot de Lénine ‘la liberté, pour quoi faire ?’ finissait par passer de bouche en bouche »

Paul Sérant, Les dissidents de l’Action française