jeudi 21 septembre 2017

Nous avons fait le lit de notre assujettissement à des fins qui nous répugnent et nous voici même exposés à disparaître en tant qu’humains


La toute-puissance dont nous rêvions nous a révélés enchaînés par les déterminismes naturels que notre science met au jour, par les contraintes que notre technique nous impose. Si nous sommes tentés de déplorer les progrès que l’une et l’autre nous font faire malgré tout, c’est que nous découvrons chaque jour davantage qu’elles n’obéissent plus qu’à leur logique propre et que nous avons perdu les commandes. Nous avons fait le lit de notre assujettissement à des fins qui nous répugnent et nous voici même exposés à disparaître en tant qu’humains
Ironie de la modernité, issue du siècle des Lumières et de son culte des savoirs : ce qui fut présenté jadis comme le moyen de l’autonomie des hommes apparaît aujourd’hui comme une puissance autonome, dont ils doivent s’accommoder et qui leur dictera toujours davantage les règles de leur bien-vivre. Quoi d’étonnant à ce que certains veuillent faire de nécessité vertu et s’engager aveuglément dans l’aventure technologique ? 
On les trouve fréquemment dans l’entourage des chercheurs en nanosciences ou parmi les inconditionnels des biotechnologies. Si la maîtrise que nous voulions nous assurer sur toutes choses a produit dans le passé des conséquences cauchemardesques, expliquent-ils, cédons à présent au hasard des évolutions que ne manquent pas de provoquer nos savoirs et nos instruments. Après tout, dans la nature, la sélection aléatoire des espèces impose le meilleur. Pourquoi n’en serait-il pas de même dans le domaine des technosciences ? Ne plus tout à fait savoir ce que l’on fait n’est peut-être pas plus dangereux que de croire agir délibérément en vue de réaliser le bonheur des gens. En revendiquant de cette manière une sorte de droit à l’immaîtrise, c’est-à-dire aussi à l’irresponsabilité, on perd évidemment les illusions de l’autonomie, mais pour gagner peut-être la possibilité de rouvrir un avenir imprévu et salutaire. 
En 1977, Jacques Ellul avait raison de conclure son livre Le Système technicien en remarquant que si la technique est devenue cette puissance autonome qui conditionne tout ce qu’il est permis de faire et si, par là, elle est indifférente à la morale, alors elle ne peut que justifier l’irresponsabilité et produire « l’amoralisation de l’homme ». Redoutable conclusion que pourrait confirmer l’avènement de ces nouveaux apprentis sorciers « par vocation et non par maladresse », ces chercheurs et ingénieurs désireux d’expérimenter obstinément et tous azimuts les virtualités de leurs savoir-faire, comme si le cours des choses devait seul décider à leur place ce qui pourrait en résulter. Que de désillusions doivent s’être additionnées pour qu’on se résigne ainsi à jouer son va-tout, convaincu que la pire catastrophe proviendrait de l’action délibérée des hommes et que, la déprise vaut toujours mieux que la volonté de maîtrise. 

Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?