samedi 2 septembre 2017

Le cataclysme est en train de se produire...


     Pour brosser la toile de fond de l'effondrement prévisible de l'Empire [la société de consommation], on peut se baser sur les scénarios du MIT dans son troisième rapport au Club de Rome, Limits to Growth, The 30-Year Update, trente ans après le premier signal d'alarme tiré en 1972. Le modèle systémique "World 3", testé sur plus d'un siècle, est un bon outil pour prévoir des tendances lourdes. Ce troisième rapport précise que rien ne semble pouvoir nous éviter l'effondrement - le collapse -, mis à part le miracle de la "vision cornucopienne" du monde où tout serait merveilleusement résolu, sauf à se lancer dans la révolution de la décroissance. Seule l'échéance change. Selon que l'on prenne des mesures palliatives plus ou moins sérieuses, ce collapse se situe entre 2030 et 2070 : 2030, en raison de la crise des ressources non renouvelables (pétrole, gaz, charbon, uranium, terres rares, autres minéraux et aussi l'eau) ; 2040, en raison des pollutions, du dérèglement climatique, de la mort des océans ; 2070, en raison de la crise de l'alimentation, de la désertification, de la déforestation dans le monde - un monde qui compterait entre neuf et dix milliards d'habitants.
     Et pourtant, l'effondrement de l'Empire ne s'est pas produit et ne se produira pas, comme dans le film de science-fiction 2012, à partir d'un gigantesque cataclysme. Certes, le cataclysme se produira, il est même en train de se produire, mais à travers une série innombrable de catastrophes les plus souvent annoncées et digérées les unes après les autres. On fait avec, comme on dit...
     Comme le remarque finement Jean-Pierre Dupuy dans son ouvrage Pour un catastrophisme éclairé, "la catastrophe a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu'elle va se produire alors même qu'on a toutes les raisons de le savoir, mais une fois qu'elle s'est produite, elle apparaît comme relevant de l'ordre normal des choses. Sa réalité même la rend banale. Elle n'était pas jugée possible avant qu'elle se réalise ; la voici intégrée sans autre forme de procès dans le "mobilier ontologique" du monde, pour parler le jargon des philosophes."
     Effectivement, un jour, les avions sont cloués au sol à cause d'une éruption volcanique dans Ultima Thulé ; une autre fois, les aqueducs qui permettent aux citoyens de jouir des bains publics sont coupés par un coup de main de barbares gothiques, d'un gang mafieux ou plus simplement par défaut d'entretien parce que les impôts ne rentrent plus en raison d'un bouclier fiscal... Toutefois, le business as usual persévère cahin-caha, jusqu'à ce que cela passe.
     Les études des historiens contemporains qui ont redécouvert ce que l'on appelle le tardo antiquo - ce point aveugle dû au découpage arbitraire des études historiques entre l'Antiquité et le Moyen Age - nous apprennent que la vie perdure, tant bien que mal. Les avions repartent jusqu'à ce que, des blocages des dépôts de pétrole en faillites de compagnies aériennes, de plus en plus de destinations ne soient plus assurées. Et puis un beau jour plus un seul avion ne vole dans le ciel. Mais à ce moment-là, cela ne dérange plus personne. Cécile Duflot a renoncé depuis belle lurette à prendre ses vacances aux Seychelles - et d'ailleurs les Seychelles n'existent plus ; elles sont sous cinq mètres d'eau... 
     Les aqueducs sont réparés tant bien que mal après la razzia d'Alaric en 410. Au VIe siècle encore, le pape Sylvain sponsorise la remise en état de l'un d'entre eux, mais déjà les curés ont convaincu leurs troupeaux de fidèles que les bains et le cirque sont des lieux de perdition. Beaucoup de citadins se sont réfugiés à la campagne, les riches dans leur résidence secondaire défiscalisée pour ne pas payer de taxes, les pauvres, pour manger, offrant leurs services en CDD aux premiers. La voie est ouverte pour un recyclage religieux ou privatif des édifices publics à l'abandon. On privatise à tour de bras les derniers services publics, confiant le soin des pauvres au capitalisme compassionnel. C'est dans l'Empire que fut inventé l'hôpital, avant qu'il ne disparaisse avec lui. Au coeur de Rome, des fouilles récentes dans le Largo torre argentina s'efforcent de restituer la vie du quartier tout au long de l'interminable transition vers les temps modernes. La réorganisation locale de la vie, après la crise des transports et la quasi disparition du marché mondiale (le blé d'Egypte n'arrive plus pour approvisionner les "supermarchés" qui ont fermé leurs portes), crée pas mal de problèmes que les diacres en charge de l'intendance - dont certains ont suivi à Totnes une formation sur les Villes en transition - s'efforcent de résoudre, y réussissant tant bien que mal. Toutefois, dans le même VIe siècle, aux confins de l'Empire, en Irlande, sous l'impulsion de moines un peu allumés, une culture brillante se développe qui aurait même essaimé jusqu'en Amérique avec saint Brandan, préparant ainsi la renaissance -provisoire - carolingienne... Et bien sûr, la Byzance de Justinien est à son apogée. 
     Cette extraordinaire longévité des périodes de décadence s'explique par deux phénomènes très différents : les routines et la résilience. 
     Les routines : en dépit des changements, les gens continuent à aller au boulot. En raison de la logique du "coup parti", les grands objets programmés se poursuivent : autoroutes, aqueducs, aéroports, tunnels, centrales nucléaires et autres projets insoutenables comme le Grand Paris - alors que très probablement, quand ils seront terminés (s'ils le sont jamais), il n'y aura plus de pétrole pour les faire fonctionner. Le comble étant l'organisation par Virgin de voyages touristiques interplanétaires... Les administrations préfectorales et régionales persistent ici et là à fonctionner à proximité, en complicité ou en hostilité suivant les endroits, avec les mafias.
     La résilience : il s'agit de la capacité d'un écosystème à se reconstituer en réaction à un choc et c'est bien de cela qu'il s'agit pour une société en crise. Outre l'autoproduction agricole (le jardin familial) et le bricolage qui résistent en toutes circonstances, deux institutions témoignent depuis le Néolithique d'une extraordinaire résilience et récurrence à travers l'histoire humaine : la petite exploitation paysanne, telle que l'a analysée Alexander Chayanov, et l'atelier artisanal, formel ou informel. Ces deux institutions expliquent pourquoi et comment les Russes ont survécu à la décomposition de l'Union soviétique sans trop de dégâts. Les expériences locales de débrouille, souvent positives, suite à des ruptures dans les circuits de l'économie mondiale, sont extrêmement nombreuses et vont toutes dans ce sens : l'Amérique latine après la grande crise et les politiques "d'import-substitution" ; l'Argentine après l'effondrement du peso. J'ai moi-même vécu au Zaïre, entre 1964 et 1966, une telle expérience de floraison de petites initiatives à Kinshasa/Léopoldville. 
     Finalement, la grande implosion telle qu'annoncée par Pierre Thuillier ne se produira pas. Elle n'existera comme telle que pour les historiens de l'avenir, s'il en existe encore, qui se pencheront sur l'effondrement de la civilisation occidentale. En revanche, l'éclatement de l'Empire de Charlemagne va bien avoir lieu. 

Serge Latouche, Où va le monde ?