dimanche 24 septembre 2017

Après avoir voulu être tout, nous pourrions aspirer à n’être plus rien

Les utopies que l’on qualifie de « posthumaines » sont comme toutes les utopies : elles se construisent à partir d’un contexte historique qu’elles rejettent systématiquement. En l’occurrence, leur repoussoir, l’ancien monde avec lequel elles proposent la rupture, c’est le XXe siècle décrit comme une période ayant imposé un ordre mortifère et endigué tout ce qui promettait d’émerger. C’est l’ennui d’être ce qu’on est qu’il faut secouer, parce qu’il s’accommode de l’entropie qui mine l’histoire des hommes. Héritiers, sans toujours le savoir, du surréalisme, les utopistes du posthumain entendent faire prévaloir la cause de l’imaginaire et orchestrer systématiquement la subversion, en mobilisant les forces de la science et de la technologie. Apparus dans les années 1930, ils partagent la conviction que les sciences et les techniques peuvent constituer le tremplin qui permettra de dépasser ce que les hommes ont figé en réalités intangibles, malgré les pouvoirs qu’ils se sont arrogés sur la nature. A leur manière, ils répondent à l’encouragement au « surrationalisme » prodigué par Bachelard qui s’impatientait contre l’inertie épistémologique de ses contemporains, trop timorés selon lui à l’égard du potentiel des révolutions relativiste et quantique. Qu’on ne s’attende donc pas à trouver chez ces utopistes la dénonciation du progrès devenue insistante après Auschwitz et Hiroshima. La critique de la modernité n’entre pas dans leur objectif qui est bien plus exigeant : il s’agit de dépasser la nature humaine, ni plus ni moins. La science-fiction avait préparé le terrain, sur un plan littéraire. Il devient possible de lui accorder désormais le crédit philosophique qui légitimera les programmes techniques et scientifiques de l’avenir. L’un de ces utopistes, Timothy Leary, parle de « science-faction » pour désigner « la création de mythes inspirés de la science afin d’agir directement sur la conscience collective ». Et c’est bien cela dont l’humanité a besoin pour en finir avec elle-même... 

Étrange destin que celui des modernes que nous sommes et que révèlent les fantasmes générés par la technoscience contemporaine : après avoir voulu être tout, nous pourrions aspirer à n’être plus rien. Ou, en tout cas, à être autres, radicalement autres. La volonté d’autonomie, générée et entretenue par les promesses de la philosophie cartésienne ainsi que par celles de la science de Galilée, a engendré une manière de « fatigue d’être soi » à laquelle voudraient remédier ces utopies en annonçant comme une bonne nouvelle la fin prochaine de l’humanité. Ultime titre de gloire pour les hommes, ce sont leurs découvertes scientifiques et leurs prouesses technologiques qui devraient assurer leur relève dans une posthumanité. Ce sont elles qui permettront de mettre en place les conditions d’un regain au contenu parfaitement indéterminé. L’arrogance moderne est sauve, même si son résultat nous échappe

Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?