jeudi 24 août 2017

Zygmunt Bauman et le monde liquide


En janvier 2017, Zygmunt Bauman, l’un des grands penseurs critiques de notre temps s’éteignait. Ses réflexions, d’une rare pertinence, rejoignent, par bien des aspects, celles développées dans La décroissance. Rendons hommage à son œuvre, plus que jamais nécessaire, en en traçant les grandes lignes. 

Le manque de pertinence de la pensée contestataire actuelle est notamment dû à l’incapacité de ceux qui la développent à saisir les transformations récentes du capitalisme. Ils continuent à faire comme si nous étions toujours dans ce que Zygmunt Bauman nomme la modernité solide.
Cette « solidification » de la modernité correspond aux processus d’intégration, d’unification et de construction de cadres sociaux robustes, concomitants de la destruction des sociétés traditionnelles. [...] Le principe de la souveraineté territoriale, exclusive et indivisible, constitue le cœur de la modernité solide. C’est sur une zone déterminée par des frontières que les institutions de contrôle politique et économique se déploient et exercent leur autorité. 
Selon Bauman, ce modèle qui a mis plus d’un siècle à s’imposer en Europe, est en train de voler en éclats. Le capitalisme s’est affranchi du cadre trop contraignant de la tutelle de l’Etat-nation. Il rejoint un nouvel espace dans lequel les règles et les lois qui pourraient entraver sa progression et son emprise sur les populations sont rares et faibles. Une minorité peut se déplacer comme elle le souhaite et surtout agir à distance, créer de nouvelles significations – toute l’industrie culturelle : web, séries, jeux vidéos, etc – tandis que pour la majorité, ces processus impliquent une perte de sens et un rattachement à une localité où les conditions de vie sont de moins en moins décentes

La vie s’écoule 
Bauman nomme cette nouvelle phase du capitalisme : modernité liquide. Toute son œuvre de ces vingt dernières années traite de ce passage du solide au liquide, concepts qu’il martelait et n’hésitait pas à reprendre dans les titres de ses livres comme La vie liquide, Le présent liquide ou L’amour liquide
La désincarnation des nouveaux pouvoirs, littéralement « hors du monde », contraste avec la phase antérieure, sédentaire, celle de la modernité solide dans laquelle le monde physique, territoire, lieu de résidence et d’action des élites correspondent étroitement. Ce constat, Bauman n’est pas le seul à le faire, bien entendu, toute une partie de gauche non libérale – et même d’une certaine droite – le partage. Mais lui a cherché à comprendre le mouvement plus global qui accompagne ce processus, et a montré comment la liquéfaction de la société et de la vie se nourrissent et se renforcent. Ni l’une ni l’autre ne peuvent conserver longtemps leurs formes ou leurs trajectoires. 

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Dans ce contexte, les compétences requises ne sont plus les capacités à se conformer aux règles – celles-ci changent sans cesse et sont souvent contradictoires – ni même la loyauté, comme c’était le cas durant la phase solide de la modernité, et encore moins l’aptitude à tenir ses engagements ou à développer ses savoir-faire, mais plutôt celles de refuser un savoir établi et de ne pas tenir compte de l’expérience. En un mot, il faut être flexible, capable de changer rapidement de tactique, de manières de faire, de cadre de vie, d’univers de référence, et être prêt à saisir toutes les opportunités. 

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L’âge du consumérisme 
Une des autres différences fondamentales entre le stade de la modernité solide et celui de la modernité liquide est, selon Bauman, le passage d’une société de producteurs à une société de consommateurs. Bien évidemment, les individus peuvent toujours, dans leur grande majorité, être considérés comme des producteurs, car le travail est loin d’avoir disparu, mais ce n’est désormais qu’à titre secondaire que la société les engage en tant que tels. Elle les interpelle avant tout en leur qualité de consommateurs. C’est l’activité de consommation et non de production qui fournit l’interface essentielle entre les individus et la société. C’est la capacité à consommer qui définit le statut social. 

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Se développe [par ailleurs] un véritable marketing de la personne (personal branding), consacré par le règne des réseaux sociaux – Facebook, Twitter et autres – où chacun est poussé à mettre en place de véritables stratégies, à manager son identité. Comme l’explique Bauman, qui a consacré un livre à ce thème (La société assiégée), l’identité est devenue un projet, une série de tâches « qui restent à entreprendre, à accomplir avec diligence et à mener à bien jusqu’à un état d’achèvement infiniment éloigné ». Une identité peut d’autant mieux se fabriquer que le monde connecté n’exige pas de passer par les processus de socialisation qui déterminent l’appartenance à un groupe ou à une communauté. Ce monde donne la possibilité d’obtenir la reconnaissance d’une identité sans avoir réellement à la pratiquer, ce qui facilite ses remaniements réguliers que réclame le mode de vie liquide. Dans ce contexte, aucune identité n’est donnée, définitive et garantie dès la naissance. Elle est autodéfinie et autoconstruite, puis démantelée, car la culture consumériste interdit tout enracinement et toute satisfaction, elle pousse sans cesse à rejeter la précédente identité pour en expérimenter une nouvelle plus en phase avec les dernières offres du marché. Le nouveau mode de vie adopté ne paraît pas être imposé par un système coercitif ; il est au contraire perçu comme une nouvelle preuve de liberté personnelle – y compris par la plupart des intellectuels et militants « contestataires » dont on pourrait attendre un sens plus aigu de la critique. La défaite de la pensée n’est pourtant pas une fatalité. L’œuvre de Zygmunt Bauman est là pour nous le rappeler

Cédric Biagini, La décroissance, n°138, avril 2017