samedi 26 août 2017

Philipe Muray, l’insolence de déplaire


Les signes distinctifs de Philippe Muray ? L’identification forcenée du monde au Bien, la fin de l’Histoire comme catastrophe déjà advenue, la festivisation généralisée, la loi comme bras armé de la morale, l’acharnement judiciariste comme compensation rageuse au désastre des existences particulières, la négation de la différence sexuelle, la chasse aux délits d’opinion, l’inversion de toutes les anciennes valeurs. Le Moderne, diagnostique Muray, a triomphé de la tradition. L’affrontement n’est plus entre conservateurs et progressistes mais entre les diverses factions prétendant incarner le changement, entre les diverses formes hégémoniques de la destruction. Que peut faire l’énergumène qui ne se résigne pas à cet avènement de l’imposture, qui ne saute pas de joie devant les prétendues « avancées sociétales », et qui ne salue pas un progrès de la démocratie dans le nivellement de tous et de tout par le bas ? Tourner en ridicule ce monde que l’on ne cesse de nous présenter comme le nec plus ultra du désirable : « Faire rire de cet univers lamentable, dont le chaos s’équilibre entre carnavalisation et criminalisation hargneuse, entre festivisation et persécution, est la seule manière, aujourd’hui, d’être rigoureusement réaliste ». Et, pour l’écrivain, de transformer le diagnostic de la catastrophe en œuvre d’art. Ce que fit, avec constance, courage, et talent, Philipe Muray. De même que Nietzsche philosophait à coups de marteau, de même que Bloy se voulait « entrepreneur en démolitions », de même Muray recourait à la dérision et à l’imprécation de la société « festive » et de son icône, Homo Festivus. Sans amertume ni lamentation. A l’instar de Cioran, chez qui la conviction que le pire est toujours certain n’altérait pas une sorte de gaieté crépusculaire. Les réfractaires à l’imbécilité heureuse ne sont pas nécessairement des pleureuses professionnelles. A l’encontre, le rire est l’ultime défense contre l’immanence du pire. Ce rire « hénaurme », celui même de Flaubert, était aussi celui de Céline et de Muray. 

[...] 

Si être « réac » c’est refuser la vandalisation de notre civilisation, et l’amnésie collective, « rien ne me paraît plus honorable », rétorquait l’écrivain. A y regarder de plus près, les colères de Philipe Muray, ses exercices d’exécration, qui l’apparentaient aux grands polémistes antimodernes, de Maistre à Chestov, de Flaubert à Céline, n’étaient que l’effervescence d’une raison outragée et d’une secrète pitié. L’homme, on l’a dit, avait l’élégance de s’effacer derrière ses écrits. Il n’était ni un idéologue ranci dans le ressentiment, ni un ronchon de service, comme il en est tant. Ainsi qu’en témoigne son éditeur et ami de longue date, Michel Desgranges, Muray était un « truly decent man », un homme probe, pudique et discret, qui aimait la vie, l’amitié, les femmes, les fruits de l’art et le sel de l’ironie [...]. Au cœur d’une époque profondément nihiliste mais qui pratique le déni de réalité, au sein d’une société qui s’abandonne au principe de plaisir comme l’animal à ses instincts, l’auteur d’Exorcismes spirituels, et d’Après l’Histoire, demeure le représentant le plus talentueux de « cette opposition qui s’appelle la vie », selon la formule de Balzac. Et le premier résistant à ce désastre général contre lequel son œuvre s’est efforcée de dresser un pérenne rempart. 

Bruno de Cessole, Le défilé des réfractaires