mercredi 9 août 2017

LES PREMIERS JOURS (du siège de Tolède)

Dès la fin de juillet, les assiégés de l'Alcazar pressentaient que le siège seraient plus long qu'ils ne l'avaient cru tout d'abord.
     L'armée du Sud qui devait les délivrer, en marchant sur Madrid (dont Séville avait déjà annoncé la chute), cette armée n'était toujours pas en vue de Tolède. L'offensive par surprise avait donc échoué. Les insurgés n'avançaient plus, et, des deux côtés, les partis vraisemblablement s'organisaient pour la lutte à outrance. C'était une véritable guerre qui commençait et qui risquait de s'étendre à l'Europe tout entière. Dans ce grand drame, où s'affrontaient les deux Espagnes, qu'était Tolède ?... Rien qu'un point, un point sans importance stratégique, et l'Alcazar un îlot perdu loin des fronts de bataille. 
     Aussi le général Riquelme, commandant des forces gouvernementales, avait-il estimé, dès l'abord, que l'Alcazar ne tarderait pas à se rendre, sans qu'il fallût, pour l'y contraindre, endommager l'un des monuments les plus fameux de l'Espagne : et nous avons vu qu'elles étaient les armes dont il préférait se servir. Mais après le coup de téléphone du cinquième jour, après l'abominable stratagème odieusement conçu pour lui faire trahir son devoir, le colonel Moscardo a rapidement organisé la défense de la citadelle, avec l'aide de ses Cadets. Ces quelques jeunes hommes vont faire ainsi leur apprentissage des chefs, car c'est eux, malgré leur âge, qu'incombera l'organisation méthodique du siège.
      Tout de suite, ils se sont partagé les charges et ont continué plusieurs compagnies : la compagnie des Zigzags, qui se réserve les coups de main les plus durs ; la compagnie du Simplon, qui creusera des sapes, pour faire sauter les mines installées par les Rouges ; la compagnie de la Mort qui tentera les sorties les plus folles : ne risquera-t-elle pas le pire, certain jour, pour avoir des cigarettes et du tabac, dont la privation était ce qui causait le plus d'impatience ?
     Au début, les défenseurs de l'Alcazar n'occupaient pas seulement la célèbre forteresse, mais tous les bâtiments qui l'environnent. C'est ainsi qu'ils s'étaient rendus maîtres du Gouvernement militaire - vaste bâtisse de granit, à l'épreuve des bombes - qui avoisine l'hôpital de la Santa-Cruz, au pied de l'Alcazar. Sur l'esplanade de l'Est, ils tenaient également le vieux couvent désaffecté des Capucins, qui communique avec la citadelle par un passage souterrain, appelé le Passage courbe. Et pendant tout le temps où ils n'ont pas été trop harcelés par les Rouges, les Cadets ont pu réussir à approvisionner l'Alcazar en vue d'un long siège.
     Le jour où ils s'y enfermèrent, il y avait dans les écuries de l’École deux cent cinquante mules et seize chevaux, dont un pur sang de course qu'on soignera jusqu'au bout. Par ailleurs, en se retirant de la ville, les hommes avaient fait main basse sur une certaine quantité de vivres. Mais assurer la nourriture quotidienne de deux mille personnes n'est pas chose facile, et tout de suite on craignit la disette. Fort opportunément, l'on se souvint que certain magasin, dont les greniers devaient être remplis de blé, se trouvait à proximité de l'enceinte. A travers la large brèche qu'un des premiers bombardements avait ouverte dans la toiture de ce dépôt, une soixantaine d'hommes, appartenant à la compagnie de la Mort, se glissèrent, durant plusieurs nuits ; et à l'aide d'échelles et de cordes, en équilibre sur des ruines branlantes, ils parvinrent à ramener jusqu'à la citadelle plusieurs centaines de sacs de blé, qui pesaient entre cinquante et cent kilos. Ainsi la viande de cheval et le pain furent-ils, pendant soixante-dix jours, la base de l'alimentation.
     Pour le boire, on était sans inquiétude. Les assiégés avaient à leur discrétion d'immenses réserves d'eau : deux algibes de trois cent mille litres, d'anciennes citernes qu'on avait dû récemment remplir, et qui étaient suffisamment à l'abri dans les souterrains de l'Alcazar pour ne craindre aucun bombardement. Au besoin, l'on aurait pu utiliser certains puits qui communiquaient avec le Tage. 
     Aussi les premières journées passées dans l'Alcazar n'ont-elles pas été matériellement trop pénibles. Le plus dur, c'était l'absence de nouvelles. Au delà de Tolède, au nord comme au sud, la guerre fait rage, et les assiégés, isolés du reste du monde, n'en savent rien.
     Dès le 6 août, le général Franco peut acheminer par le détroit de Gibraltar les troupes de la Légion étrangère et les regulares marocains. L'Europe s'émeut, la contrebande des armes s'organise, Berlin réclame impérieusement des réparations pour l'assassinat de quatre Allemands à Barcelone, la France proclame sa neutralité absolue. Pendant ce temps, l'armée du Sud, renforcée par les troupes du Maroc, se remet en marche vers Madrid, afin de prendre la capitale par l'ouest, et s'arrête d'abord devant la place forte de Badajoz. Un gouvernement militaire, une Junte, s'est formée à Burgos, qui est devenu la capitale de l'Espagne nationaliste. Saint-Sébastien est attaqué, la Catalogne tombe aux mains des communistes et des anarchistes ; Majorque, bombardée par les gouvernementaux, résiste victorieusement. Des généraux rebelles sont fusillés à Barcelone. Une atroce guerre de représailles s'engage, tandis que l'Europe fiévreuse est prête à s'entre-déchirer. Mais, le 14 août au soir, les insurgés parviennent à réunir l'armée du Nord et l'armée du Sud. Franco et Mola ont fait leur jonction à Badajoz. Et c'est le 14 août que, dans les deux camps, l'Alcazar de Tolède commence à prendre sa valeur de symbole.

Henri Massis et Robert Brasillach, Les Cadets de l'Alcazar