mercredi 30 août 2017

Les antidépresseurs servent-ils à maintenir l'ordre établi ?


Les molécules nous aident à dormir, à chasser l'angoisse, à reprendre confiance. Mais à quel prix?, se demande le philosophe Laurent de Sutter. 

Les psychotropes de pharmacie - antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères - sont-ils les alliés objectifs des puissances qui nous dominent? C'est la question du lecteur qui s'aventure dans cet essai stupéfiant, tant il semble que nous soyons entrés dans «l'âge de l'anesthésie», que nous décrit le philosophe Laurent de Sutter. 

L'idée selon laquelle nous vivons dans des sociétés surexcitées en proie à l'accélération, il n'y croit pas. Lui observe plutôt un principe généralisé de dépression et la gestion de celle-ci par une «mise sous contrôle des affects». En 2017, homo œconomicus est sous Lexomil

Commençons cette histoire à l'hiver 1846 quand l'Américain William Morton, dentiste de renom, dépose un brevet pour «l'amélioration des opérations chirurgicales» grâce à l'éther sulfurique. L'insensibilité nerveuse est désormais une option. Au siècle suivant, Rhône-Poulenc invente le premier neuroleptique (chlorpromazine, 1950) et l'Amérique, le répertoire de nos folies (le DSM, 1951). 

S'ouvre un chantier qui fera bientôt de nos peurs, de nos passages à vide et des violences de chacun, non plus des émois existentiels, mais des dérèglements cérébraux à réguler par la chimie. C'est désormais l'insensibilité psychique qui nous est offert comme un idéal. Laurent de Sutter propose une lecture politique de cette double conquête sur nos souffrances physiques puis morales. Pour nourrir ce «long dialogue avec notre pilulier», il a lu notamment l'historien de la psychiatrie David Healy, peu connu en France mais qui est probablement le meilleur connaisseur de l'effet des médicaments sur l'esprit. 

Quiconque a avalé un Lexomil mesure sa capacité à dissoudre les états d'âme. Ce type de médicament est ingéré par tonnes dans le monde occidental (entraînant d'ailleurs une pollution singulière par les urines). L'objectif poursuivi, ici encore, est le «détachement». 

On pourra reprocher à Laurent de Sutter d'ignorer les cas où la prescription d'anxiolytiques est nécessaire, mais comment ne pas être d'accord lorsqu'il regrette que la distribution généralisée des antidépresseurs «ne trouble aucun des acteurs du théâtre psychopolitique de la dépression contemporaine». Comme si cette extinction progressive de nos désirs venait opportunément servir l'ordre établi.