jeudi 10 août 2017

L'anarchie plus un 4/4


      Si l'on ne disait pas de mal de Maurras, chez Kléber Haedens, on ne disait que du bien de Léon Daudet. La nuance trahissait le critique littéraire qui avait l'habitude de bousculer les hiérarchies convenues, y compris celles de son clan. Il suffisait de lire, l'évidence éclatait. Léon Daudet était un grand écrivain, plus grand que Maurras. 
     Je l'avais su dès ma première rencontre avec l'un de ses livres. C'était l'été à Knokke, le plein été, le plein soleil, le ciel bleu des oiseaux blancs de Magritte, le bonheur des baigneuses et des vagues. J'avais sous les yeux le livre qui s'imposait dans ce pays et cette saison, Vingt-neuf mois d'exil, à la page où Léon Daudet exilé évoquait, avec des mots de gourmandise et des boutades d'arsouille la lumière de Knokke, son poudroiement, ses vaporisations "capables de revigorer un mort ou un lecteur d'Abel Hermant et d'Estaunié". Sur le champ, j'improvisai un jeu littéraire pour ma petite société de vacances : "Quels sont aujourd'hui les équivalents d'Estaunié et d'Abel Hermant ?" Chacun fit son choix. Le gros de la littérature passa à la trappe. 
     On avait dû m'apprendre à aimer Alphonse. Sans injonction, je courus les bouquinistes en quête de nouveaux livres de Léon, le meilleur des Daudet, à déguster en gourmet. Seul le romancier me déçut, sauf celui des Morticoles et surtout du Voyage de Shakespeare, flamboyant, picaresque. Le reste - qui, Dieu merci ! était littérature, la plus rare par le tempérament de l'écrivain, la plus haute par son style - ratifiait le jugement de Proust qui comparait Daudet à Saint-Simon.
     Léon salait et poivrait ferme sa prose. Un pamphlétaire jovial faisait de ses brutalités d'énergumène des persiflages de chahuteur, transformait la Chambre des députés en guignol lyonnais, retrouvait la langue de Rabelais parmi les préjugés de Drumont, se servait de tout - des calembours de mégère, des plaisanteries de carabin - pour auréoler la bêtise d'un idiot d'assemblée ou le naufrage d'un littérateur du dernier bateau. Un critique littéraire ajoutait le discernement à la verve polémique, révélait tout ce qui allait compter, Proust et Céline, Bernanos et Morand, réfractaire aux théories, aux pressions, aux snobismes, aux routines ; il ne se fiait qu'à son instinct et à son goût, saluait le communard Vallès et rabrouait les raseurs réactionnaires, patriote en politique et cosmopolite en littérature. Un mémorialiste précipitait le salon d'Alphonse dans le feu de la joie de Léon, le siècle s'encolérait de rigolade, traversait le déluge dans l'arche de l'alliance nouvelle où toutes les ressources de la création littéraire avaient trouvé leur place, le don de voir et celui de faire voir, la sensualité de la vie et l'amour du mystère, l'inconvenance et la pudeur ; personne, même parmi les professionnels du voyage et du tourisme, n'avait mieux deviné la Flandre et l’Écosse ; personne n'avait mieux saisi dans dérive désespérée, la poésie urbaine de Baudelaire et, dans le souvenir d'un gigantesque fou rire, la dérision mondaine des funérailles de Victor Hugo.
     Léon Daudet : un écrivain prodigieux ("C'est un pantin mais qui a du génie", disait de lui Alain) ; en littérature, la meilleure façon d'être maurrassien. 

Pol Vandromme, Bivouacs d'un hussard