mardi 8 août 2017

L'anarchie plus un 2/4


     Parce qu'il avait lu Maurras, on disait que mon mentor était maurrassien (définition du maurrassien par ceux qui ne l'étaient  pas : le co-auteur, le complice à tout le moins, des infamies du maître, de la condamnation de Dreyfus à l'assassinat de Jaurès, en passant par la fessée à Thalamas). Il l'avait été, avec plus d'esprit critique, se détachant des illusions de l'utopie, partageant la plupart des révoltes de l'utopiste sans approuver les véhémences de l'imprécateur ; en somme, comme l'était Bainville, l'idéal de son journalisme. On continua à le dire, mais sur un ton moins haut, lorsqu'il rejeta, comme la pire forme plébéienne de la politique passionnelle, les rodomontades de Degrelle et de son populisme fascisant. On s'abstint de le répéter en juin 40 lorsque d'instinct, sans prudence, sans témérité aussi, il adhéra à une sorte de résistance giraudiste avec une intelligence si résolue que le vénérable de la loge maçonnique de sa ville le cautionna et la donna même en exemple. 
     De cette expérience, confirmée par beaucoup d'autres (de Rémy à d'Estienne d'Orves, de Raoul Girardet à Guillain de Benouville ; à Londres, dans les premiers jours, déclara de Gaulle, je n'avais autour de moi que la tribu et la cagoule), on ne pouvait tirer que cette conclusion : il y avait plusieurs façons d'être maurrassien, sans Maurras parfois, voire, selon certaines apparences, contre lui. Par exemple, de manifester son accord sur l'essentiel, les principes qui doivent régir l'action, sans en penser moins de la ligne politique et de ses détours étranges. Mais on se garda de le faire, moitié pour ne pas décourager la propagande officielle, moitié parce que l'A.F. n'existait plus et que Maurras lui-même avait accéléré sa disparition.
     Il me sembla, en lisant ses articles d'après la libération, que mon mentor s'était accommodé de l'inéluctable. Non qu'il eût changé de cap et de camp. Lorsqu'un rédacteur tira une dépêche d'agence ; "Le traître Maurras", il déclencha la plus jupitérienne de ses colères. Mais les mots clefs de son vocabulaire (tolérance, pluralisme, respect de la Constitution) indiquaient assez que, pour lui, le temps de la droite autoritaire - close et querelleuse - était passé et que le temps de la droite libérale - ouverte et paisible - était venu. Un jour, Kléber Haedens qui m'accueillait dans son petit appartement parisien de la rue de la Tombe-Issoire (quel clin d’œil aux Copains !), j'entendis comme un écho à cette chanson nouvelle : "Ici, me précisa-t-il, on ne dit pas de mal de Maurras" (ailleurs la mauvaise foi en disait trop ; l'équité commandait de rétablir l'équilibre), pour ajouter tout de suite, à l'intention des maurrassiens psittacistes et de leur rabâchage de croque-mort : "Mais on ne suit pas les corbillards."
     J'étais, je serais, un vivant de mon époque, non dans une entreprise de Borniol, l'embaumeur d'un passé révolu. Aussi le directeur de mon journalisme me surprit-il quand il me demanda : "Pourquoi ne liriez-vous pas Maurras ?" Avant que je puisse lui rétorquer que ses livres étaient introuvables, il m'assura qu'il me les prêterait. Que cherchait-il ? Qu'attendait-il de moi ? Peut-être de comparer la lecture de Maurras qu'il m'engageait à faire avec la relecture qu'il venait de faire. Tout était différent : son âge et le mien, son itinéraire au cours d'un demi-siècle, son choix solitaire, ces tâtonnements et ces risques auxquels j'avais échappé ; les époques, l'A.F. vaincue et privée de son pouvoir de séduction ; les contextes, l'A.F.qui, devant la menace d'une Allemagne impérialiste, allait signer un armistice avec la république, l'A.F., sous l'occupation du Reich nazi, qui continuait à guerroyer contre un régime rendu responsable de la défaite et, au nom du neutralisme d'opportunité de "la seule France", contre la nécessaire alliance anglo-saxonne. 
     Pendant des mois, je remuai dans l'ennui, dans l'exaspération, dans l'éblouissement, c'était selon, des pages et des pages. Le recul aidant, je ne m'abusais ni sur le passif ni sur l'actif. Le passif : le soutien inconditionnel de Vichy et l'adulation du roi de Bourges ; la poursuite de polémiques hier absurdes, aujourd'hui meurtrières ; la persistance de l'antisémitisme à l'heure de la persécution ; la distinction, impossible à soutenir encore après la honte de juin 40, entre le pays réel (l'armée de la déroute) et le pays légal (le Parlement des guimbardes de Bordeaux) ; la théorie des quatre États confédérés, l'idée du complot permanent qu'elle postulait, cette affabulation répandue par le délire de Drumont, et, remontant jusqu'au début de l'A.F., ce pari intenable de faire la synthèse du positivisme de Comte, du traditionalisme de Joseph de Maistre, du nationalisme populaire d'essence jacobine, sans compter du néo-classicisme et du régionalisme d'inspiration fédéraliste. L'actif : la volonté héroïque de restaurer, contre la barbarie mercantile, des valeurs de civilisation et, contre la passion totalitaire, la raison organique de la société ; la tentative d'accorder l'ordre et les libertés, la nature monarchique du pouvoir d'en haut et les républiques d'en bas, ce que résume et amplifie La Politique naturelle qui méritera à Maurras une place durable dans l'histoire des idées ; une langue qui a la précision de celle de Valéry, mais plus ample et plus ardente ; un regard sur le monde et sur la vie aussi pénétrant que celui d'Alain, mais sans le pédantisme du Normand matois ; une façon de raisonner et d'écrire en français héritée de la Rome des légistes et des orateurs. 

Pol Vandromme, Bivouacs d'un hussard