dimanche 6 août 2017

La poussée individualisante des quarante dernières années est en train de toucher ses limites [Entretien d'Eléments avec Marcel Gauchet]

Eléments : La gauche a intellectuellement dominé le paysage français pendant de longues années. Elle semble aujourd’hui à bout de souffle. Pourquoi cet effondrement ? 
Marcel Gauchet : Le terme « d’effondrement » est excessif. La gauche ne va pas disparaître, elle est juste relativisée. « Détrônement » serait plus exact. Depuis la fin du XIXe siècle, en effet, la gauche jouissait d’un magistère considérable au sein de nos sociétés : elle avait pour elle d’indiquer le sens de l’histoire. Elle était le parti de l’avenir, ce qui lui donnait la force supplémentaire d’apparaître comme le parti de la jeunesse. Elle bénéficiait de l’autorité de dessiner la société future. On pouvait détester le monde à venir et se lancer dans un combat désespéré pour sauver ce qui pouvait l’être des vestiges du passé. Mais le sens du mouvement était de son côté, et, au fond, la droite libérale se résignait à réaliser ses objectifs à sa place, pragmatiquement, à petits pas. La gauche était d’ailleurs elle-même divisée sur ses moyens d’exécution. Ses éléments les plus modérés se contentaient de se fier aux « progrès » naturels de nos sociétés, à encourager, certes, mais à ne pas précipiter. De plus ambitieux voulaient des « réformes de structure » dans le cadre démocratique, dont les grandes transformations de l’après 1945 avaient donné le modèle – plus près de nous, c’est encore cet esprit qui a inspiré le « programme commun » de la gauche française des années 1970. Et puis il y avait les impatients, les révolutionnaires, pour lesquels seule une rupture radicale pouvait accomplir la promesse inscrite dans le mouvement de nos sociétés. Mais l’existence du mouvement et sa direction générale ne paraissaient pas faire de doute, compte tenu de ce qu’on savait du passé. C’est ce privilège qui s’est évanoui, comme il était venu. Il ne devait rien aux mérites particuliers de la gauche, en effet. Il était le produit d’une certaine configuration des données de l’existence collective qui rendait cette perspective crédible. La configuration a aujourd’hui changé. Elle valorise les droits individuels sous tous leurs aspects. La gauche y trouve sa petite niche, mis elle n’est plus qu’une force parmi tant d’autres. Elle a perdu en route le grand projet d’organisation collective auquel elle devait son rayonnement. 

Nous vivons dans une culture planétaire, marquée par l’individualisme libéral et la société de consommation (plébiscités à droite) autant que la défense des droits individuels (plébiscités à gauche). Tout se recentre autour de l’individu. Le « désenchantement du monde » qui en découle est-il compatible avec une quelconque appartenance collective, avec une citoyenneté responsable et engagée ? 
Bien sûr que oui. La pression exercée du dedans et du dehors par l’ouverture et la déliaison libérale est justement en train de raviver ce sens de l’appartenance et d’en faire sentir le prix. Il est au cœur de ce qui s’exprime confusément dans la protestation dite « populiste ». C’est par excellence ce qu’une partie de plus en plus importante des populations de nos sociétés veut défendre et renforcer. Cette dimension n’est pas absente, elle est occultée, et dans une certaine mesure, activement déniée. Elle fut longtemps prééminente et oppressive. Maintenant que les choses ont basculé dans l’autre sens, le problème est de lui rendre sa juste place, dans un équilibre à trouver avec les libertés personnelles. C’est ce qui est en train de changer le paysage idéologique et politique en Occident. 

[...] 

La poussée individualisante liée à la mondialisation et à la modernité libérale est-elle vouée à s’étendre indéfiniment, ou trouvera-t-elle un jour son terme ? Le retour du collectif est-il envisageable ? 
Mais nous y sommes, sans bien nous en rendre compte. La poussée individualisante des quarante dernières années est en train de toucher ses limites. C’est un aspect de la crise des démocraties que nous évoquions à l’instant. Maintenant, de là à en tirer les conséquences pratiques, il y a un grand pas à faire. Mais il est à l’agenda. Sauf qu’il peut y rester un bon moment. C’est la fondamentale incertitude de notre conjoncture. 

Eléments, n°164, février-mars 2017