dimanche 27 août 2017

La bonne conscience du parti immigrationniste


Alors que la gestion des flux migratoires s’apparente à un suicide de l’Europe, certains militent pourtant pour les renforcer toujours plus. Au nom d’une conception dévoyée de la générosité qui cache souvent une détestation de l’Occident. 

Dans une interview donnée à Spectacle du monde en décembre 2010, le philosophe Pierre Manent ne cachait pas sa stupéfaction : « Je suis très surpris de la léthargie des Européens qui semblent consentir à leur propre disparition. Pis : ils interprètent cette disparition comme la preuve de leur supériorité morale. » Si, par “Européens”, on entend les faiseurs d’opinion plutôt que les peuples, la phrase illustre à merveille l’ivresse d’autodestruction qui semble s’être emparée de notre continent quant à l’immigration. Quand la sagesse commanderait à l’évidence, dans l’intérêt bien compris tant des Européens que des migrants eux-mêmes, de tenter d’endiguer autant que faire se peut des flux qui outrepassent très largement les capacités d’intégration des sociétés européennes, toute une clique de « persuadeurs permanents », comme les appelait Gramsci, politiques, intellectuels, autorités morales et militants associatifs, s’emploie à expliquer aux peuples que l’Europe n’en fait pas assez, qu’accueillir les migrants est un devoir et une chance, et le seul moyen d’être fidèles à nous-mêmes, puisque, comme l’a dit le pape François à plusieurs reprises, l’identité européenne consiste essentiellement dans sa « culture de la rencontre », et « l’Europe a été faite par les migrants »… 

Cette hétéroclite coalition constitue un informel “parti immigrationniste” pour qui, écrit le sociologue Mathieu Bock-Côté : 
l’immigration massive est à la fois inévitable et nécessairement positive. En gros, on ne peut rien faire contre elle — […] l’humanité progressant vers un grand métissage mondialisé appelé à dissoudre toutes les nations pour former un jour un seul grand peuple mondial — et on devrait par ailleurs s’en réjouir parce qu’elle nous amènerait à la fois la prospérité et une richesse morale sans précédent, qu’on nomme diversité. 

Ce parti immigrationniste prend des formes diverses : ce sont les associations d’extrême gauche qui utilisent les camps de réfugiés comme autant de laboratoires de leur idéologie mondialiste, comme à Calais. Ce sont les ONG qui sont accusées, en Méditerranée, sous couvert de secours aux naufragés, de s’entendre avec les passeurs et de prendre leur relais — quand elles ne font pas carrément le travail à leur place, comme dans ces “couloirs humanitaires” mis en place par la communauté catholique Sant’Egidio, qui consistent à aller chercher des Irakiens ou des Syriens ayant trouvé refuge au Liban pour leur proposer de venir plutôt en France ou en Italie… Ce sont deux fondations émanant de l’Église d’Italie, Migrantes et Caritas Italie, qui publient le 21 juin un rapport sur l’immigration qui se félicite de l’afflux de migrants, qui vient heureusement compenser le déficit démographique italien — et les évêques italiens, qu’on n’entend guère protester contre l’avortement ou réclamer une politique nataliste dynamique, viennent par ailleurs de se prononcer pour la suppression du droit du sang et son remplacement par le droit du sol… 

C’est la Commission européenne qui, le 13 juin, a ouvert une procédure d’infraction contre la Pologne, la Hongrie et la République tchèque, coupables de ne pas accepter le plan de répartition sur leur territoire de migrants en provenance d’Italie ou de Grèce. Ce sont les artistes qui ne manquent jamais de faire l’éloge des joies du métissage, et la romancière française Virginie Despentes qui, dans son dernier roman, lorgne avec gourmandise vers « ces bateaux entiers de beaux gosses » qui viendront heureusement apporter le « sang neuf » dont « le pays a besoin »… C’est le secrétaire général de l’épiscopat italien, Mgr Nunzio Galantino, qui déclare qu’« aujourd’hui accueillir les immigrés est un dédommagement pour les dégâts que nous avons perpétrés pendant des années et les fautes que nous avons commises » dans leurs pays, « où nous ne sommes allés que pour voler, coloniser et exploiter ». 

Un débat idéologique sousjacent 
Car, derrière une conception dévoyée de la générosité, idolâtrant l’accueil de l’autre au point de ne plus être capable de se poser la question de sa propre survie, se cache souvent une manifestation de cette « identité malheureuse » dont parlait Alain Finkielkraut, qui condamne l’Europe à être une « auberge espagnole » où « l’origine n’a droit de cité qu’à la condition d’être exotique ». Et une détestation de notre histoire, réduite à une suite de guerres, de crimes, de rapines et de génocides. Cette haine de soi, ou plutôt de ses pères, est ressentie par notre société hédoniste comme la condition de sa liberté, comme l’analyse Michel De Jaeghere dans la Compagnie des ombres : « Pour, devenus étrangers à toute lignée, tout passé, toute histoire, jouir enfin sans entraves de leur propre vie, le prix à payer en serait-il l’extinction de nos peuples et la disparition de notre culture. » 

À l’inverse, le best-seller Histoire mondiale de la France, de Patrick Boucheron, veut démontrer que notre pays doit tout ce qu’il a fait de grand aux étrangers, sans qui nous ne serions rien. Pour Jaurès, en 1905, « c’est dans le prolétariat que le Verbe de la France se fait chair ». Le migrant est logiquement devenu au parti immigrationniste ce que l’ouvrier était aux marxistes : le rédempteur universel. « L’immigration massive, écrit encore Mathieu Bock-Côté, permettrait aux sociétés occidentales de recommencer leur histoire en s’ouvrant à l’autre, dont on sacralisera l’identité et le droit à la différence. Il s’agira donc d’ouvrir les portes tout en sacralisant “l’autre”, paré de toutes les vertus. » Et tant pis si les Européens disparaissent au passage — ou plutôt tant mieux