mardi 29 août 2017

Enfin c’était peut-être la conscience obscure d’un destin commun, d’une heureuse fortune pour nos cadets, puisque cela nous était refusé

Ah, on mène une existence beaucoup plus passionnante en lisant un petit roman dans un fauteuil ou en prenant le thé chez une vieille dame.
     A la Milice, j’avais connu des chics types. Besse était parfait, malgré sa rage de chanter des hymnes partisans. Je pensais : « La barbe ! Fascistes tant qu’ils voudront, mais ils n’ont pas besoin de me casser la tête avec leurs contes de fées. Je croirais beaucoup plus volontiers les braves garçons de gauche qui affirment que le fascisme est payé par le Capital. Au moins, c’est clair. Et si on a l’air d’un imbécile, on ressemble en même temps à une canaille : circonstance éminemment sympathique au XXe siècle, avec la moralité que l’on sait. » Je développais ces pensées devant Besse. Il les admirait. Il m’a trop souvent écouté, trop longtemps admiré puisqu’il est mort. On ne se tuerait pas si on n’écoutait pas les autres.
     Car moi, je ne me tuais pas. En un sens, j’avais aimé Rita, mes comédies n’y changeaient rien et la surprise avait ranimé tout ce qui restait de cet amour. Cette découverte était sans doute affreuse, dégoûtante, poisseuse, tout ce qu’on voudrait : il restait ceci qu’elle était amusante. Mon amie s’était bien moquée de moi. Les femmes s’étaient bien vengées. Voilà pourquoi, sans effort, en la quittant, mon esprit était revenu vers mes camarades et ma vie guerrière. Malgré ses folies, cette existence était belle. Certes, l’histoire avait été sévère pour nous autres Français, elle nous avait refusé la chance des armes. Mais enfin dans les rangs serrés de nos vieux escadrons, nous avions eu tout de même quelque chose à partager. C’était le visage maussade de celui qu’on tirait par les pieds au matin, sous le char où nous nous endormions. C’était le sang frais qui coulait de nos tempes et qui nous forçait à nous ressembler malgré nous. Enfin c’était peut-être la conscience obscure d’un destin commun, d’une heureuse fortune pour nos cadets, puisque cela nous était refusé.
     En un autre sens, la guerre était un alibi. Ce qui n’a pas de sens n’a pas de fin et il était fou de se refuser à la vie. Un Français digne de ce nom jouait aux cartes, buvait des apéritifs et tous les deux ans, pensait soudain que la vie était absurde, trompait sa femme. Pour mieux prouver que j’étais un vrai guerrier, j’avais été trompé par le plus civilisé de tous les êtres, le plus souple et le meilleur danseur. Malgré cela, il était faible et je devais le protéger. Ce rôle, on pouvait en dire telle et telle chose, mais ceci avant tout qu’il était ennuyeux. C’est un malheur chez moi de ne pas savoir m’ennuyer ; d’abord ce n’est pas bon pour la santé, ensuite j’avais à me venger de Rita : au besoin, me venger gentiment.
     J’avais le temps d’y penser. J’étais au milieu de mes camarades, nous avions étouffé toute la journée. Dès que la pluie nous a été donnée, je me suis endormi calmement. 

Roger Nimier, Le hussard bleu